❖ Les conséquences des bombardements aériens sur le plan médical
Le point de vue d’un médecin de Gaza & des zones de conflit dans le monde, immédiant, à court, moyen & long terme.
Les conséquences des bombardements aériens sur le plan médical
Le point de vue d’un médecin de Gaza & des zones de conflit dans le monde
Par le Dr Zahra Mohebi-Pourkani, le 6 octobre 2025, CounterCurrents
La destruction systématique des infrastructures de santé dans les zones de conflit provoque l’une des crises humanitaires les plus graves de la guerre moderne. Cet article examine les conséquences médicales des campagnes de bombardements intensifs dans la bande de Gaza à court, moyen et long terme, en s’appuyant sur des données récentes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), des études évaluées par des pairs et des rapports humanitaires. La seconde partie explore les schémas de bombardements destructeurs ailleurs dans le monde, révélant des similitudes alarmantes dans le ciblage des installations médicales et les catastrophes sanitaires qui en résultent. En tant que médecins témoins de ces événements, nous documentons non seulement les effets cliniques de cette violence, mais aussi l’effondrement structurel des systèmes de santé, dont la reconstruction prendra des générations.
1. Introduction
La pratique de la médecine dans les zones de conflit présente des défis uniques en leur genre qui mettent à l’épreuve les fondements mêmes de l’éthique médicale et des principes humanitaires. Cela est particulièrement évident dans la bande de Gaza, qui a subi l’une des campagnes de bombardements les plus intenses de l’histoire, avec plus de 12 000 bombes, allant de 150 kg à 1 000 kg, larguées sur cette zone densément peuplée. En tant que médecins, nous sommes formés à donner la priorité à la vie avant tout, mais nous observons aujourd’hui que les institutions et le personnel qui se consacrent à la préservation de la vie sont délibérément pris pour cible. Cet article examine les conséquences médicales de ces bombardements à travers une perspective temporelle (immédiate, à moyen terme et à long terme), tout en replaçant l’expérience de Gaza dans le contexte plus large de la destruction des soins de santé dans les zones de conflit à l’échelle mondiale.
2. Gaza : conséquences médicales immédiates (premières semaines)
2.1 Types de blessures traumatiques
Les conséquences médicales immédiates de la campagne de bombardements à Gaza illustrent l’impact dévastateur des armes explosives modernes sur le corps humain. Les médecins sur le terrain ont signalé des types de blessures d’une profonde complexité, notamment des fractures multiples, des lésions des nerfs périphériques, des traumatismes crâniens, des brûlures graves et des lésions de la moelle épinière. Ces cas de polytraumatismes impliquent souvent des combinaisons de blessures extrêmement difficiles à traiter, même dans des centres de traumatologie avancés, sans parler des établissements déjà compromis en raison des attaques en cours. L’ampleur de ces blessures est stupéfiante : en octobre 2025, plus de 167 300 personnes avaient été blessées, dont près de 42 000 avaient subi des blessures qui ont changé leur vie, notamment plus de 5 000 amputations. Ces chiffres ne sont pas seulement des statistiques, mais représentent des générations de Palestiniens qui souffriront d’un handicap permanent, ce qui aura de profondes répercussions sur leur qualité de vie et les perspectives de reprise économique.
2.2 Surcharge des hôpitaux & effondrement des soins d’urgence
Le système de santé de Gaza, déjà fragile avant l’escalade actuelle, est submergé par les incidents causant des pertes humaines massives, qui se produisent en moyenne huit fois par jour. Des hôpitaux tels que Al-Shifa et Al-Ahli fonctionnent à près de 300% de leur capacité, confrontés à un afflux constant de traumatismes complexes qui mettraient à rude épreuve même les centres hospitaliers les plus avancés au monde. La destruction de 94% des hôpitaux a créé une situation désastreuse dans laquelle les établissements restants doivent gérer non seulement le flux quotidien de nouveaux traumatismes, mais aussi les besoins médicaux courants de la population.
3. Gaza : crise sanitaire publique à moyen terme (mois)
3.1 Épidémies & santé environnementale
À moyen terme, la destruction des infrastructures d’approvisionnement en eau et d’assainissement a créé des conditions propices à la transmission de maladies épidémiques. Les médecins signalent une augmentation des maladies respiratoires, car les familles, privées de fournitures de base, sont contraintes de brûler du plastique et du carton pour cuisiner et se chauffer, libérant ainsi des fumées toxiques dans des abris surpeuplés (ndr : et je suppose les fumées toxiques des bombardements et la poussière). Le Dr Khalil Al-Daqran, porte-parole du ministère de la Santé à Gaza, confirme que l’utilisation de plastiques dans les fours à argile contribue à la propagation de la pneumonie et de l’asthme parmi la population déplacée. Le système d’approvisionnement en eau a été considérablement endommagé ou rendu inutilisable, ce qui a eu un impact catastrophique sur les conditions d’hygiène et d’assainissement. Sans accès à l’eau potable, les populations sont contraintes d’utiliser des sources contaminées, ce qui entraîne la propagation de maladies d’origine hydrique telles que le choléra, la dysenterie et la typhoïde, des maladies rares à Gaza avant l’escalade actuelle.
3.2 Détérioration de la santé maternelle & infantile
La crise de la santé procréative représente une autre dimension critique de l’urgence sanitaire publique à moyen terme. L’agence des Nations unies pour la santé reproductive (UNFPA) estime que 55 000 femmes enceintes sont piégées à Gaza, confrontées à des déplacements, des bombardements, une famine sévère et la malnutrition. Environ 130 bébés naissent chaque jour dans ces conditions très difficiles, dont plus d’un quart par césarienne dans des circonstances de plus en plus précaires. Selon des estimations tragiques, chaque semaine à Gaza, au moins 15 femmes accouchent en dehors des établissements de santé, sans assistance qualifiée, et environ un nouveau-né sur cinq est prématuré ou présente un faible poids à la naissance. James Elder, de l’UNICEF, a décrit la situation dans les hôpitaux Al Aqsa et Nasser : “Nous voyons un grand nombre de mères avec leurs nouveau-nés dans les couloirs des hôpitaux ; les hôpitaux sont tout simplement débordés en raison de la dévastation du système de santé”.
3.3 Altération de la prise en charge des maladies chroniques
Le conflit a gravement perturbé la prise en charge des patients atteints de maladies non transmissibles (MNT), qui touchent environ 40 % de la population de Gaza. Une récente enquête transversale menée auprès de 968 patients atteints de MNT a révélé que le respect des suivis réguliers est passé de 96,7 % avant la guerre à 40,7 % pendant le conflit. La satisfaction à l’égard des soins de santé primaires est passée de 92,9 % à 57,3 %, reflétant une détérioration systémique de la prise en charge des maladies chroniques sous les bombardements. L’indisponibilité des médicaments ou leur coût élevé ont été les raisons les plus fréquemment invoquées pour justifier le non-respect du traitement pendant la guerre, citées respectivement par 42,7 % et 18,1 % des personnes interrogées. Près d’un participant sur cinq n’a pas pris de médicaments pour ses maladies chroniques pendant deux mois consécutifs ou plus, ce qui entraînera à coup sûr des complications futures et une augmentation de la mortalité due à des maladies qui pourraient être traitées.
4. Gaza : effondrement à long terme du système de santé (années)
4.1 Destruction des infrastructures de santé
Le démantèlement systématique du système de santé de Gaza a été qualifié par certains chercheurs de “healthocide” (santéocide) - ce que Ember LeGaie nomme iatrocide, voir son excellent article publié sur ce blog et intitulé “L’iatrocide ou la militarisation de la médecine comme stratégie d’effacement génocidaire” -, en référence aux attaques intentionnelles contre les installations médicales, les travailleurs de la santé et les infrastructures visant à saper la résilience des civils et à leur refuser l’accès aux soins. Selon les documents de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 94 % des hôpitaux de Gaza ont été endommagés ou détruits, et toutes les installations manquent de fournitures médicales de base, d’électricité et d’eau potable. L’ampleur des attaques contre les soins de santé est sans précédent : rien qu’en 2024, 940 ont été perpétrées contre des établissements de santé à Gaza, soit environ un quart de toutes les attaques de ce type dans le monde, alors que Gaza ne représente que 0,03 % de la population mondiale. Le secteur de la réadaptation a subi des dommages particulièrement graves, moins d’un tiers des services de réadaptation d’avant conflit étant encore opérationnels, et bon nombre d’entre eux risquant fort de fermer prochainement. Cette crise survient à un moment où près de 42 000 personnes à Gaza doivent vivre avec des blessures qui ont bouleversé leur vie et qui nécessitent des services de réadaptation complets. La destruction du principal entrepôt de l’OMS à Deir Al-Balah en juillet 2025 a encore compromis la capacité de réponse médicale. Parallèlement, les rapports du ministère de la Santé indiquent que 52% des médicaments essentiels et 68% des consommables médicaux sont en rupture de stock.
4.2 Crise de la réadaptation & handicap
La crise des amputations aura des effets durables sur la population de Gaza. Avec plus de 5 000 personnes confrontées à des amputations et à des blessures graves aux bras, aux jambes et à la moelle épinière, les besoins en matière de prothèses et de réadaptation dépassent de très loin les capacités actuelles. Ces blessures qui bouleversent la vie représentent un quart de toutes les blessures signalées, faisant du handicap physique un problème omniprésent dans la société gazaouie pour les décennies à venir. L’OMS a souligné le besoin urgent de prothèses et d’appareils fonctionnels, affirmant que plus de 15 000 personnes, dont 3 800 enfants, ont besoin d’un traitement spécialisé en dehors de Gaza. Le terme “healthocide” (santéocide/iatrocide) décrit avec justesse la destruction systématique des capacités de réadaptation tout en créant des besoins massifs, garantissant ainsi que des milliers de personnes seront inévitablement handicapées à long terme voire à vie.
4.3 Santé mentale & impact psychosocial
Le traumatisme psychologique infligé à la population de Gaza représente un autre aspect critique des conséquences médicales à long terme. Le Dr Peeperkorn, de l’OMS, a souligné que “les survivants sont aux prises avec des traumatismes et des pertes, souvent confrontés à des défis quotidiens pour leur survie, tandis que les services d’orientation psychosociale restent rares”. Les répercussions sur la santé mentale s’étendent au-delà des victimes directes aux professionnels de santé eux-mêmes, qui travaillent sous la menace constante des bombardements tout en voyant leurs patients souffrir et mourir de maladies qui auraient pu être soignées. Une étude menée auprès de patients atteints de maladies non transmissibles a révélé que 92,8 % d’entre eux jugeaient leur qualité de vie avant la guerre excellente ou bonne, tandis que 81,3 % ont déclaré que leur qualité de vie pendant la guerre s’était détériorée jusqu’à devenir mauvaise. Cette baisse drastique du bien-être subjectif reflète le traumatisme cumulé du déplacement, des blessures, de la perte de membres de la famille, et de la destruction des maisons et des communautés (ndr : du stress des bombardements, des drônes, etc), tout cela alors que les besoins fondamentaux de survie ne sont pas satisfaits.
5. Analyse comparative mondiale : impacts des bombardements sur les soins de santé à l’échelle mondiale
5.1 Ukraine : attaques contre les soins de santé & besoins en matière de réadaptation
Le ciblage systématique des infrastructures de santé n’est pas propre à Gaza, même si l’ampleur et l’intensité des attaques y sont sans précédent. En Ukraine, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a recensé plus de 2 254 attaques contre des établissements de santé depuis le début de la guerre totale il y a trois ans. Ces attaques se poursuivent presque quotidiennement, avec 42 enregistrées rien qu’en 2025, faisant 12 blessés et trois morts parmi les professionnels de santé et les patients. La crise de la réadaptation en Ukraine reflète certains aspects de la situation à Gaza, bien qu’à une échelle différente. Le ministère de la Santé estime qu’à la mi-2024, environ 100 000 amputations avaient été pratiquées en raison de la guerre, créant une demande massive de soins traumatologiques et de services de réadaptation. L’OMS fait état d’une grave pénurie de spécialistes en traumatologie, de prothèses et de services de rééducation, soulignant que “la guérison est souvent une question de temps, mais peut aussi être une question d’opportunité”.
5.2 Le modèle du “healthocide” dans les zones de conflit
Le terme “healthocide” désigne le ciblage délibéré des établissements médicaux, des professionnels de santé et des infrastructures dans plusieurs zones de conflit. Ce phénomène est manifeste non seulement à Gaza, mais aussi au Soudan, où plus de 70% des hôpitaux ont fermé leurs portes en raison des combats qui perturbent l’approvisionnement en eau et en électricité des établissements médicaux. Au Yémen, une décennie de conflit a entraîné l’effondrement progressif du système de santé, certains hôpitaux ayant fermé leurs portes en raison du manque de carburant ou des menaces pour la sécurité. Ce qui distingue la situation actuelle à Gaza, c’est la destruction systématique des soins de santé. Comme l’ont souligné Leonard Rubenstein et Feroze Sidhwa, “au cours des 20 derniers mois, Israël, avec le soutien total des États-Unis, a abandonné toute prétention de respecter les protections dont bénéficient les hôpitaux en vertu du droit international”. Le taux de blessures des travailleurs de la santé, ajusté en fonction de la population, était 46 fois plus élevé, le taux d’homicides de travailleurs de la santé, 143 fois plus élevé et le taux d’incidents entravant l’accès aux établissements de santé, 250 fois plus élevé à Gaza qu’en Ukraine.
5.3 Défis communs & implications systémiques
Dans toutes les zones de conflit, plusieurs défis communs apparaissent à la suite des campagnes de bombardements : la priorité donnée aux soins traumatologiques par rapport aux autres besoins sanitaires, la perturbation de la prise en charge des maladies chroniques, l’émergence d’épidémies de maladies transmissibles dues à l’endommagement des systèmes d’approvisionnement en eau et d’assainissement, et la création de crises d’invalidité à long terme dues à l’insuffisance des services de réadaptation. Ces schémas révèlent la nature systématique des conflits modernes et leur impact sur les systèmes de santé. Le système humanitaire lui-même est débordé et “inadapté à sa mission”, selon Paul Spiegel, expert en santé humanitaire à l’université Johns Hopkins. Le nombre de situations d’urgence humanitaire a atteint des niveaux sans précédent, poussant les capacités des organisations d’intervention au-delà de leurs limites. Spiegel note que le système doit “mettre en œuvre le concept de centralité de la protection, intégrer les personnes touchées dans les systèmes de santé nationaux, refondre le leadership et la coordination, et rendre les interventions efficaces, efficientes et durables”.
6. Conclusion & recommandations
Les conséquences des campagnes de bombardements sur le plan médical vont bien au-delà des traumatismes immédiats ; elles englobent des crises de santé publique à moyen terme et l’effondrement à long terme du système de santé. En tant que médecins, nous sommes témoins de ces impacts non pas sous forme de statistiques abstraites, mais comme la réalité quotidienne de nos patients et de nos collègues dans les zones de conflit. La situation à Gaza représente une escalade sans précédent dans les attaques contre les structures de santé, mais elle suit les schémas observés en Ukraine, au Soudan, au Yémen et dans d’autres zones de conflit. Nous recommandons :
1. La protection immédiate des établissements et du personnel de santé grâce à un meilleur respect du droit international humanitaire (ndr : je dirais tout bonnement grâce au respect du droit international).
2. Le rétablissement de la neutralité médicale en tant que principe fondamental dans les zones de conflit.
3. L’investissement dans les services de réadaptation afin de répondre aux besoins à long terme des personnes handicapées à la suite de ces conflits.
4. Le renforcement des systèmes humanitaires afin de répondre plus efficacement aux situations d’urgence complexes.
5. La mise en place de mécanismes de responsabilisation pour les attaques contre les services de santé, y compris la documentation et la poursuite des et pour crimes de guerre.
Un examen approfondi des bombardements d’un point de vue médical révèle que les conséquences sur la santé vont au-delà des victimes immédiates et englobent les traumatismes générationnels, les handicaps et l’effondrement systémique. En tant que médecins, nous avons l’obligation professionnelle et éthique de documenter ces conséquences, de plaider en faveur de la protection des soins de santé et de travailler à la mise en place de solutions qui privilégient la santé humaine plutôt que les objectifs militaires. L’avenir des soins médicaux dans les zones de conflit, et la vie de millions de personnes qui en dépendent, sont en jeu.
Le Dr Zahra Mohebi-Pourkani est médecin généraliste et médecin de famille. Elle dirige une clinique publique dans la province de Kerman, en Iran. Parallèlement à son activité médicale, elle écrit sur des sujets liés à la médecine et à la politique, à la médecine et à la société, ainsi qu’à la médecine et au développement. Elle s’intéresse vivement à l’histoire des sciences en Iran et pratique l’astronomie en amateur. Elle étudie également diverses questions environnementales et humaines. Zahra a publié des articles sur ces sujets dans plusieurs plateformes et magazines à travers l’Iran.
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Pour vous faire une petite idée …
Photos de blessés de Gaza transférés à l’hôpital Nasser
Par TRT Haber, le 21 novembre 2023 (soit au début du génocide)
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