❖ Voix palestiniennes
Après une frappe de missile, tout le monde cherche des débris de corps pour reconstituer l'être cher. À Gaza, être une bonne mère, n'est même plus de nourrir ses enfants, mais de les enterrer entiers.

◾️ ◾️ ◾️
SOMMAIRE :
1 - Le luxe de la mort - Mariam Mohammed Al Khateeb
2 - Une tornade qui tourne, qui tourne, qui nous emporte - Rami Abou Jamous
3 - La guerre a contraint les enfants de Gaza à grandir beaucoup trop tôt - Noor Alyacoubi
4 - À l'ombre d'un olivier : Une grand-mère se souvient de la Nakba - Cara Marianna
5 - En mémoire de Tamar Pelleg-Sryck, avocate israélienne qui n'a jamais perdu son objectif moral - Imad Sabi
◾️ ◾️ ◾️
1- ➤ Le luxe de la mort
Note de l'éditeur : Ce témoignage a été publié pour la première fois par We Are Not Numbers. Il est republié avec l'autorisation de l'auteur. We Are Not Numbers est un projet palestinien à but non lucratif mené par des jeunes dans la bande de Gaza. Il raconte les histoires cachées derrière les chiffres des Palestiniens qui font la une de l'actualité et défend leurs droits humains.
Par Mariam Mohammed Al Khateeb, le 10 juin 2024, Institute for Palestine Studies
C'est désormais une scène étrange : assister à un enterrement et voir un linceul, à l'intérieur duquel se trouve un corps entier avec ses deux mains, ses dix doigts, ses deux pieds et sa tête. Aujourd'hui, nous, les habitants de Gaza, nous considérons chanceux si nous pouvons même avoir un enterrement, enterrer un corps intact, ou avoir notre famille et nos amis présents pour nous dire au revoir et pleurer notre mort.
C'est ce qui m'est apparu douloureusement au cours des 245 jours de génocide venant de s'écouler.
Je suis actuellement en Égypte - j'en suis sortie vivante - mais je suis malheureuse. J'ai l'impression de marcher vers un abîme. J'entends les pieds lourds et battants le sol des autres tandis que nous marchons ensemble, comme un seul homme, vers notre perte.
Une image de Gaza est gravée dans mon esprit - c'est un spectacle atroce dont j'ai été témoin - les mains d'un couple mort, agrippées l'une à l'autre, comme si le fait d'être tué deviendrait supportable s'ils se serraient suffisamment fort.
Je n'ai pas eu la chance d'assister aux funérailles d'un millier de martyrs à Gaza, mais j'ai vu leurs corps étalés sur le sol, sous les décombres ou carbonisés.
Ces scènes reviennent sans cesse hanter mon esprit. Elles sont comme un poids trop lourd pour moi. Mais quiconque me rencontre dans la rue, ici au Caire, ne saurait que je vis cela au plus profond de moi.
Personne ne meurt entier
Après un tir de missile, tout le monde cherche dans les débris à reconstituer les êtres qui lui sont chers. Les mères cherchent les têtes de leurs enfants pour reconstituer leurs corps. Dans le reste du monde, une bonne mère est celle qui nourrit bien ses enfants et les garde au chaud, mais à Gaza, une bonne mère est celle qui les enterre entiers.
Deux mois plus tard, je suis toujours à la recherche des restes du corps de mon amie Israa. Je demande régulièrement à ma famille de me tenir au courant pour savoir s'ils ont trouvé d'autres parties de son corps.
Si vous avez été tué au début du génocide, vous pouviez être enterré correctement, mais aujourd'hui il n'y a plus de cimetière officiel. Même les cimetières de masse sont détruits au bulldozer par les soldats israéliens ; c'est comme s'ils voulaient nous tuer encore et encore, pour s'assurer que nous sommes bien morts.
Il y a quelques semaines, mon amie Mais et moi étions à l'intérieur de ma tente à Rafah, imaginant ce que serait notre mort.
"Au moins, si je dois mourir, je ne veux pas que mon corps soit dévoré par des animaux", a déclaré Mais. "Je ne veux pas devenir de la nourriture pour chiens. Je préfère me dissoudre dans le sol et disparaître. Mais peut-être que je ne veux pas non plus devenir de l'engrais."
Avant le 7 octobre, mes amis et moi parlions de nos rêves et de la façon dont nous allions les réaliser, mais désormais, nous parlons de toutes les façons dont nous pourrions mourir : Allons-nous mourir d'un missile qui détruira notre tente ? ou des tireurs d'élite de l'occupation ? ou de la faim ? ou d'une hépatite ? Allons-nous fondre à cause de la chaleur du soleil sous nos tentes ? ou un soldat va-t-il venir nous assassiner ? Allons-nous mourir d'un éclat d'obus logé dans notre corps ? ou allons-nous mourir piégés sous les décombres, incapables de respirer ?
J'ai dit à Mais que je voulais mourir d'une manière poétique. Je veux que l'occupation me fasse exploser comme l'écrivain et homme politique palestinien Ghassan Kanafani, et que l'histoire se souvienne de moi.
Mais alors que j'étais assise avec Mais dans la tente, j'ai pensé que je ne choisirais pas la manière dont je mourrai et que les forces d'occupation israéliennes ne planifieraient pas mon assassinat. Au contraire, elles me tueront dans un massacre avec d'autres, et mon corps pourrira avec le leur. Personne ne pourra pleurer sur mon corps.
Je me demande souvent : si vous mourez et que personne ne retrouve votre corps, quelqu'un saura-t-il que vous êtes mort ? Avez-vous seulement existé si vous n'avez pas de corps comme preuve de votre passage sur terre ?
Mourir en un seul morceau à Gaza, est un luxe.
La mort se joue de nous comme d'un puzzle ; le missile déchire votre petit corps ; vous n'êtes alors plus que des fragments ; ceux qui savent que vous avez été tué doivent désormais essayer de vous reconstituer à l'image de ce que vous étiez auparavant.
Mon amie Buthaina avait de magnifiques yeux bleus et un cœur aussi généreux qu'une jonquille. C'était une personne posée.
L'occupation l'a tuée lors d'un raid surprise dans sa maison. Ses rêves d'études de médecine ont été anéantis avec elle. Lorsque j'ai vu une photo de son corps, je ne pouvais croire que ses yeux étaient devenus noirs, alors qu'elle était toujours aussi belle.
Le missile vous injecterait-il de l'encre noire dans les yeux ?
J'ai rejeté toutes les images de mon amie que j'ai vues après qu'ils ont essayé de reconstituer son corps. Je voulais garder une image d'elle intacte dans mon esprit. La photo que j'ai d'elle est celle d'une jeune femme d'une vingtaine d'années, à la peau claire et aux yeux bleus : elle fait penser à un tournesol. Elle se tient fièrement, avec sa blouse d'étudiante en médecine.
Ses yeux bleus sont devenus noirs.
Je refuse de croire qu'elle est morte.
Pourquoi l'a-t-on tuée alors qu'elle se préparait à passer les examens à la faculté de médecine ? Comment a-t-elle été privée de vie alors que sa profession consiste à sauver des vies ?
Je n'ai pas pu la pleurer. Je n'ai pas pu assister à ses funérailles. Je n'ai pas pu mettre son corps entier en terre, ni me rendre sur place chaque jour pour y déposer une rose. Je n'ai pas pu garder sa blouse.
Le jour où Buthaina est morte, j'ai décidé que je voulais être immortelle. Je ne pouvais tolérer l'idée que quelqu'un puisse voir ce qui avait été fait à mon amie et ce qui pourrait m'être fait.
Lorsque j'ai appris la nouvelle, je revenais à ma tente après avoir fait du pain. Une fois à l'intérieur, j'ai déposé mon sac et le pain, j'ai enlevé ma veste, mes chaussures Nikes et me suis assise pour pleurer.
Ce génocide a fait de nous tous des orphelins. Il a transformé le ciel en une ville d'enfants perdus et de personnes disparues, impossibles à retrouver, impossibles à pleurer, impossibles à redevenir des corps entiers et vivants.
Mariam Mohammed Al Khateeb est étudiante en chirurgie dentaire, poète, joueuse de oud (instrument de musique à cordes pincées très répandu dans les pays arabes, en Arménie, en Grèce, en Azerbaïdjan et en Turquie), traductrice et activiste au sein de la communauté locale. Elle a participé au prix Hult, un concours annuel d'idées visant à résoudre des problèmes sociaux urgents, tels que la sécurité alimentaire, l'accès à l'eau, l'énergie et l'éducation. Elle travaille comme écrivain et réalise des vidéos sur la Palestine.
📰 https://www.palestine-studies.org/en/node/1655709
◾️ ◾️ ◾️
2- ➤ Une tornade qui tourne, qui tourne, qui nous emporte
Pour rappel, Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l’armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami et le siens ont dû reprendre la route de leur exil interne, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.
ndr : À l'instar de Roberto Benigni dans le film boulversant La vie est belle - qui interprète Guido, et qui, déportés avec son fils vers un camp de concentration allemand lui présente le camp où ils sont enfermés comme un incroyable terrain de jeu pour son anniversaire dont il réinvente toutes les règles et dont le but serait de gagner un char d'assaut, un vrai - Rami Abou Jamous fait tout pour éviter aux enfants l'angoisse de la mort omniprésente, des déplacements, des conditions de (sur)vie et présente la vie sous tente comme des vacances au camping.
Journal de Rami Abou Jamous pour Orient XXI, le 3 juin 2024
Samedi 1er juin 2024.
Tout a commencé lundi 24 mai en fin d’après-midi. Les infos commençaient à circuler : les chars étaient arrivés jusqu’à ce qu’on appelle Tal Zorob. C’est presque au milieu de "l’axe de Philadelphie" (1) et malheureusement, juste à cinq cents mètres de chez moi. Et puis on les a vus. C’étaient des petits chars robotisés, ceux que les Israéliens envoient avant une incursion pour reconnaitre le terrain, tester les défenses et voir s’il y a des mines. La panique s’est alors installée. C’était juste avant le coucher de soleil. Les gens ne savaient pas s’ils devaient rester ou partir. Nous, nous avons d’abord décidé de rester. On s’est dit : "On va passer cette nuit ici, et on verra". Les Israéliens disaient que pour Rafah, ils enverraient des tracts ou des messages vocaux pour ordonner d’évacuer telle ou telle zone. Mais ça n’a pas été le cas. Ils nous ont surpris ; ils ont attaqué dans le sud du quartier Tal el-Sultan, où je m’étais réfugié avec ma famille.
On a passé une nuit terrible. Tirs d’artillerie et de chars, bombardements des F-16, et surtout les quadcopters, ces petits drones effrayants, car ils sont comme des fantômes qui peuvent entrer dans ta chambre sans que tu t’en rendes compte. On a commencé à prier en pensant vivre notre dernière nuit dans cette pièce, et malheureusement, c’est exactement ce qui s’est passé. Les Israéliens ont appliqué la même technique qu’à Gaza-ville, où nous avions dû quitter notre appartement au début de la guerre : ils ont ravagé le quartier. C’était comme un tremblement de terre. Il y avait des tirs de partout, le sol et les bâtiments tremblaient. Ils ont bombardé l’Hôpital indonésien, qui est juste à côté de chez nous, puis l’immeuble voisin. Les chars étaient là, et on se demandait si on allait en sortir vivants.
Walid a beaucoup applaudi, comme je lui ai appris à le faire quand les bombes et les obus tombent, pour lui faire croire que c’est un jeu. J’ai commencé à jouer et à blaguer avec lui, à rigoler pour qu’il ne sente pas le danger. J’ai un peu fait le clown, parfois ça marchait, parfois moins, quand les bombes et les obus tombaient tout près. Et que des éclats de vitres et de pierres frappaient la maison, surtout que nous habitions une pièce au rez-de-chaussée.
Je tenais la main de Sabah parce qu’elle aussi, elle avait peur. J’ai commencé à faire des blagues, je parlais d’autre chose. Sans grande réussite, malheureusement. Elle me disait :
"Arrête, si on ne meurt pas ici sous les bombardements, on va mourir même si on sort avec des drapeaux blancs. Tu sais bien qu’on a déjà vécu ça, on sait comment ça s’est terminé, on a passé la même nuit à Gaza-ville. Et tu te rappelles très bien comment deux de nos voisins ont été tués par des quadcopters armés."
À Gaza-ville, nous étions sortis de notre appartement en brandissant des drapeaux blancs, mais sur le chemin nous avions quand même essuyé des tirs, y échappant de justesse.
La peur est contagieuse, le courage aussi
À Rafah, ce fut une nuit vraiment horrible pour tout le monde. Nos voisins de l’immeuble étaient tous descendus au rez-de-chaussée. Les femmes pleuraient, les enfants aussi. J’ai essayé d’écarter un peu Walid et les enfants, pour qu’ils n’entendent pas ces pleurs, parce que la peur est contagieuse, et le courage aussi. Je voulais leur donner un peu plus de courage que de peur. Et j’ai fermé la fenêtre qui donne sur le bas des escaliers, où tous les voisins s’étaient rassemblés.
On attendait le lever du soleil. Et quand la première lueur du jour est apparue, avant même que le soleil se lève, on a entendu des voix et des bruits de pas. Pendant toute la nuit, on n’avait osé sortir ni ouvrir les fenêtres, ni même regarder dehors, parce que ça tirait dans tous les sens, il y avait des snipers partout, des quadcopters partout, des bombardements partout. Alors le matin, vers cinq heures et demi, j’ai ouvert la porte, et j’ai vu un flot de gens qui fuyaient le quartier à pied, avec juste des sacs sur le dos. Nous, nous avions la chance d’avoir une voiture. L’ami avec lequel nous partagions le petit appartement du rez-de-chaussée en avait deux, il nous a laissé celle de sa femme.
On a donc pu emporter pas mal de choses. On savait très bien qu’on allait désormais habiter sous une tente. On a pu prendre les matelas, une bouteille de gaz, les deux sacs qu’on avait préparés, et quelques ustensiles de cuisine. On a tout mis dans cette petite voiture. Partir en voiture, toutefois, c’était très dangereux, plus dangereux que de partir à pied, parce qu’on constituait une cible pour les chars et les drones. J’ai demandé aux gens qui défilaient devant la maison où se trouvaient les soldats, les chars, les drones, etc. J’ai compris qu’ils étaient plus au sud, alors nous avons dit au revoir à tous les amis du quartier, avec qui nous avions passé près de six mois. Eux aussi se préparaient à partir, mais ils attendaient neuf ou dix heures. Ils ne voulaient pas prendre le risque de partir tôt. Moi j’ai préféré prendre ce risque, et nous sommes montés dans la voiture.
Autour de nous, un immense camp de déplacés
J’ai fait un trajet en zigzags, en essayant de m’éloigner des routes principales, patrouillées par les chars israéliens. Puis on a dû prendre la route côtière en direction d’Al-Mawassi et de Deir El-Balah. Dans la voiture, la tension était élevée. Je me suis mis à chanter pour Walid sa chanson préférée, qui dit "Les roues de l’autobus tournent, tournent". Il a commencé à chanter avec moi. Et puis les autres enfants se sont joints à nous, et du coup j’ai réussi à leur faire évacuer le stress et la peur. On chantait pour faire comme s’il n’y avait plus de danger, mais mon cœur priait en silence pour que l’on s’en sorte vivants.
Une fois arrivés à Al-Mawassi, on a soufflé. Il n’y avait plus de danger, enfin plus de danger d’incursions terrestres. Les bombardements, eux, ne se sont pas arrêtés. Il y en a eu à Nusseirat, et même à Deir El-Balah, la destination de notre voyage. Nous y sommes arrivés chez un ami à moi, qui avait un terrain où il avait déjà installé sa tente depuis presque deux mois, avec deux de ses tantes. Ce terrain, au bord de la route côtière et à une centaine de mètres de la plage, est entouré par un mur avec un portail, le propriétaire avait l’intention d’y construire un chalet. Autour de nous, c’est un immense camp de déplacés qui commence de l’autre côté du mur, des familles y ayant adossé leurs tentes de fortune.
J’ai monté ma tente Décathlon, dont je vous ai déjà parlé, celle que m’a envoyée un ami français. Mais l’ami qui nous accueillait m’a dit : "C’est trop juste, tu dois t’installer pour de bon, il faut aller chercher une tente plus grande". Hassoun, c’est plus qu’un ami, c’est comme un petit frère. Nous étions aussi voisins à Gaza. On a travaillé ensemble pendant les guerres. On a fait 2012, 2014, 2019, 2021. Les journalistes avec qui nous avons collaboré le connaissent bien, lui et sa fameuse Mercedes qu’il conduisait à toute allure, c’était le cascadeur des journalistes... Nous sommes partis ensemble chercher une tente, on a passé des dizaines d’appels, et on a fini par en trouver une, une grande tente d’une seule pièce, assez vaste pour toute la famille. Elle provenait de l’aide humanitaire et elle aurait normalement dû être distribuée gratuitement, mais on l’a payée 3 500 shekels (880 euros).
Système D
Puis on est rentrés et on a commencé à travailler. On a débroussaillé, on a nivelé le sol, on a apporté un peu de sable. Tout le monde a aidé, les enfants, Sabah, Hassoun et moi. Puis on a monté la tente et on l’a aménagée, avec le système D : un trou pour les toilettes, avec un canal et un seau entouré de ciment, une kitchenette, tout cela dans des huttes fabriquées avec du bois et des morceaux de bâche. On a même une douche, un sac muni d’un tuyau, que l’on suspend en hauteur. Le propriétaire d’un chalet voisin nous donne de temps en temps de l’eau, assez salée, qui sert pour les besoins quotidiens. J’ai acheté une citerne de 500 litres. On achète l’eau potable à des transporteurs qui passent avec des citernes de mille litres sur des charrettes. Ils font la queue à la station d’épuration qui est à un kilomètre, où l’eau est gratuite, et ils la revendent. C’est un peu cher mais ça nous évite d’attendre une journée entière pour remplir un ou deux jerrycans.
Et voilà, après une nuit blanche et une journée de travail, vers sept heures du soir tout le monde était KO, Les enfants se sont écroulés sur les matelas, se sont endormis profondément. Ce qui est positif, c’est que les enfants étaient préparés à vivre ce changement. J’avais acheté une petite tente à Walid. Il jouait au campeur quand nous étions encore à Rafah. Donc il n’y a pas eu de choc quand on est arrivés, au contraire, il était très content.
Les enfants de Sabah ont eux aussi bien pris les choses. Je leur ai dit : "Vous allez voir, c’est comme partir en pique-nique, une tente, c’est beaucoup mieux qu’une pièce en dur. Ça va être une belle expérience, vous allez voir le lever et le coucher du soleil sous la tente". Ils étaient très contents de dormir sous une tente, et moi j’étais content parce que je ne voulais pas qu’ils sentent qu’on avait changé de mode de vie, et que c’est un peu la misère. Ils avaient vu les camps de fortune où les gens s’entassaient les uns sur les autres, dans des conditions très difficiles. Mais je leur ai dit : "Ce n’est pas une tente, c’est notre villa, on va faire un jardin, on a nos propres toilettes, notre propre cuisine, on va faire des barbecues avec du bois, ce sera comme des vacances au bord de la mer". Et ça a très bien marché. Jusqu’à présent, ils sont contents.
"Rania et Ramzy ont été visés par un char, l’obus les a tués sur le coup"
Le lendemain, quand on s’est réveillé, notre premier réflexe a été d’appeler des amis qui étaient avec nous à Rafah. On a appris une mauvaise nouvelle. Rania, la fille du propriétaire de l’immeuble où on habitait depuis notre fuite de Gaza-ville, avait été tuée avec son mari Ramzy. Ils habitaient à deux rues de chez nous. Eux aussi voulaient partir, depuis presque une semaine. Quand l’incursion a commencé à Rafah, ils pensaient que les Israéliens allaient annoncer les zones d’évacuation. Ils ont donc attendu, mais quand les soldats se sont encore rapprochés, ils ont décidé de quitter Rafah. Ils ne voulaient pas partir à pied, mais ils n’avaient plus d’argent pour payer un trajet en charrette, entre 500 et 700 shekels (125 et 175 euros). Ils attendaient le remboursement d’une dette, mais leur créancier n’a pas tenu parole.
Quand les chars-robots sont arrivés, nos amis ont envoyé leurs enfants, quatre filles et deux garçons, chez leurs grands-parents. Rania et Ramzy voulaient rester jusqu’au matin suivant pour essayer de récupérer tout ce qui était récupérable avant de quitter leur maison. Ils ont été visés par un char, l’obus les a tués sur le coup. C’était une terrible nouvelle. J’avais tellement souhaité que cela finisse bien pour tout le monde. Je ne voulais pas apprendre ce genre de catastrophe, comme cela était arrivé trop souvent. Les autres voisins, qui habitaient le même immeuble familial, ont tous pu partir sur des charrettes, ils sont arrivés sains et saufs pas loin d’Al-Mawassi, à un endroit appelé Shakoush, qui signifie le marteau en arabe. Ils ont installé des bâches.
Mais Rania et Ramzy n’étaient pas là. C’était très difficile pour tout le monde. Cette guerre, c’est comme vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une tornade qui tourne et qui tourne. Dans cette tornade, il y a des gens qui sont ballotés en tous sens et qui ont peur. Nous sommes tous dans cette espèce de mixeur. De temps en temps, quelqu’un est éjecté du mixeur parce qu’il est mort. Mais nous, on reste là, dans le mixeur, dans cet appareil qui n’arrête pas de tourner. Il nous mixe dans la misère ou dans la peur, dans l’inquiétude, dans le danger, dans les bombardements, les massacres et les boucheries. Et dans le mixeur nous n‘arrivons même pas à exprimer notre tristesse, pour saluer les morts comme ils le méritent.
Je ne sais pas comment bien le dire, mais on ne donne pas leur valeur aux personnes qui ont été tuées. C’est à dire qu’on n’est pas triste comme il faut pour les gens qu’on aimait, parce qu’il y a tellement de massacres autour de nous. Nous n’avons pas perdu la tristesse, mais nous avons perdu la valeur de la tristesse.
"J’ai la chance d’avoir Sabah pour épouse"
Tous les jours, on apprend qu’on a perdu une personne de plus, que quelqu’un a perdu sa famille, qu’un ami a perdu son fils, sa maison. Les mauvaises nouvelles n’arrêtent pas. Gaza, ce sont des relations familiales et sociales, tout le monde se connaît. J’ai seulement annoncé la mort de Rania à Sabah, je ne voulais pas le dire aux enfants. Ils connaissent leur fils aîné, qui a le même âge que Sajed, le deuxième fils de Sabah. Je ne voulais pas leur dire que les parents de leurs amis étaient partis et qu’ils reposent en paix.
Et voilà, on a commencé notre nouvelle vie. Une vie de réfugiés et de nomades forcés. Ce qui est bien, c’est que les enfants s’adaptent facilement. Nous nous réveillons tôt, nous avons fait notre premier petit-déj’ sur un four en argile chauffé au bois. Le goût est différent. Tout le monde était content. L’essentiel, pour moi, c’était que les enfants ne ressentent pas le danger, la peur et la perte des amis. Je ne voulais pas gâcher cette joie qu’ils ont eu d’être sous la tente. C’est une humiliation, mais j’ai pu transformer cette humiliation en quelque chose qui donne du bonheur. Et puis on est au bord de la mer. Quand on aura fini tous les travaux, on ira se baigner tôt le matin.
On a de la chance, d’abord parce qu’on s’en est sortis sains et saufs, même si c’était à la dernière minute. Ensuite parce que même si on est sous la tente, c’est une tente cinq étoiles, alors que tout près de nous beaucoup d’autres déplacés s’entassent dans la promiscuité. Pour Walid, c’est un lieu de joie, comme un parc d’attractions. Et moi, j’ai de la chance d’avoir Sabah pour épouse. Elle a un caractère très fort, elle s’adapte très vite. Elle a manié la pelle pour aplanir le terrain, elle a aidé à monter la tente dont elle a tout de suite fait une maison où nous nous sentons chez nous. Dès que j’ai acheté le four en argile, elle a cuisiné notre premier déjeuner le matin. Sabah, c’est le pilier de notre famille, mais elle travaille toujours en silence. J’ai une grande chance de l’avoir dans ma vie, elle et ses enfants. J’espère que nous allons tenir le coup jusqu’au bout, que tout ça va finir, et que nous allons bientôt rentrer chez nous.
📰 https://orientxxi.info/dossiers-et-series/une-tornade-qui-tourne-qui-tourne-qui-nous-emporte,7391
◾️ ◾️ ◾️
3- ➤ La guerre a contraint les enfants de Gaza à grandir beaucoup trop tôt

Par Noor Alyacoubi, le 5 juillet 2024, The ScheerPost
Mohammed a 8 ans. Il rêvait de devenir ingénieur comme son père. Cependant, le conflit qui ravage Gaza depuis octobre 2023 a considérablement altéré la mentalité innocente de Mohammed, de ses frères et sœurs et d'innombrables autres enfants.
Mohammed, ses parents et ses trois frères et sœurs ont fui leur maison du quartier Al-Jalaa de la ville de Gaza le 13 octobre. Ils ont d'abord cherché refuge à Khan Younès, puis à Rafah, avant de finir sous une tente à Al-Mawasi, une zone qui s'étend de l'ouest de Rafah à l'ouest de Khan Younès, et classée par Israël comme un havre de paix.
La menace constante des frappes aériennes israéliennes et les déplacements éprouvants ont fortement éprouvé Mohammed et sa famille. Mais rien n'a été aussi douloureux pour ses parents que de voir leurs enfants perdre leur innocence et devenir de vieilles âmes dans de jeunes corps.
Mohammed, autrefois un garçon actif et intelligent qui aimait jouer au football et aider son grand-père dans ses activités commerciales, a été contraint de mûrir bien trop tôt. La guerre l'a transformé en un enfant qui sait mieux survivre que jouer. "Mohammed est devenu un expert dans l'allumage de feux pour la cuisine, le remplissage de gallons d'eau, la plantation et l'arrosage de graines devant la tente", explique son père.
"Avant de quitter Rafah, Mohammed et moi marchions dans les rues de la ville. Alors que je m'arrêtais pour discuter avec mon ami, j'ai regardé autour de moi et j'ai vu Mohammed s'éloigner un peu pour ramasser du bois dans une maison détruite, alors que je ne le lui avais pas demandé", a raconté Abu Mohammed, son père. "Je lui ai demandé pourquoi il ramassait du bois et il m'a répondu que nous n'avions pas à acheter de bois".
"Ce moment m'a brisé le cœur", a dit le père. "Au lieu de jouer et sauter, Mohammed pense à la façon de faire des économies et à comment nous aider à survivre".
Avant que la guerre ne commence, la première priorité d'Umm Mohammed était l'éducation de ses enfants. Elle se consacrait à les encourager, à les pousser à étudier davantage et à les aider dans leurs leçons pour leur permettre d'exceller en classe.
"J'étais folle de joie chaque fois que mes enfants obtenaient une bonne note et je ne me sentais jamais satisfaite s'ils perdaient plus de deux points", dit-elle. "J'ai toujours voulu qu'ils soient les meilleurs par-dessus tout".
Mais les enfants ont quitté l'école voilà environ huit mois. Umm Mohammed tente parfois de pousser Lama, l'aînée, et ses frères et sœurs à rédiger quelques phrases ou à faire des calculs mathématiques. "Lama réussit souvent, mais Mohammed échoue généralement, et Rima n'y parviendra jamais", dit-elle.
Lama a 11 ans. C'est une fille intelligente et calme qui aime dessiner et créer des accessoires. Elle était aussi première de sa classe. Aujourd'hui, elle passe son temps à aider sa mère à cuisiner sur un feu de bois ou à faire la lessive. "Lama a l'air d'avoir vieilli pendant huit ans, et non huit mois, avec cette guerre", a déclaré sa mère.
Cependant, Lama est un peu plus chanceuse que sa jeune sœur, Rima. Elle au moins a eu la possibilité de passer quatre années à l'école, ce qui n'est pas le cas de Rima. À l'heure actuelle, Rima aurait dû fêter son diplôme de fin d'études primaires. Elle n'a pas suffisamment de compétences en lecture et en écriture, car elle n'a pu fréquenter l'école qu'un mois avant qu'Israël ne lance sa guerre contre Gaza. Des problèmes financiers l'ont également empêchée d'aller à l'école maternelle, mais sa mère tenait à l'éduquer. Umm Mohammed apprenait à Rima à lire et à compter à la maison, en attendant que la première année d'école commence pour que Rima puisse s'y inscrire gratuitement.
Depuis octobre 2023, environ 300 000 élèves n'ont pas eu le droit d'achever leur scolarité en raison de la guerre sans merci qui sévit dans la bande de Gaza. Depuis plus de sept mois, ils sont confrontés à diverses formes de mort, de déplacement, de peur et de famine.
Umm Mohammed essaie parfois de pousser ses enfants à réciter le Coran, mais même cela semble difficile. Vivre sous tente, c'est un peu comme vivre à ciel ouvert. "Il est difficile de garder les enfants concentrés, l'environnement étant chaotique et bruyant en permanence. Tout le monde vous entend et vous entendez tout le monde en retour", explique-t-elle.
Pourtant, au milieu de tout ce désespoir, l'espoir subsiste. "Nous nous accrochons à l'espoir qu'un jour, nos enfants pourront retourner en classe, retrouver leurs livres et leurs rêves", conclut Abu Mohammed.
📰 https://scheerpost.com/2024/07/07/war-has-forced-gazas-children-to-grow-up-far-too-soon/
◾️ ◾️ ◾️
4- ➤ À l'ombre d'un olivier : Une grand-mère se souvient de la Nakba
Depuis le début de la Nakba, le projet israélien de nettoyage ethnique a été froidement calculé, délibéré et stratégique, égalant dans son exécution - sinon dans son ampleur - les horreurs que le Troisième Reich a infligées aux Juifs d'Europe.
Le sionisme, pour dire les choses clairement, a détruit le monde de Samia - un monde séculaire, multiethnique et multireligieux qui avait confortablement coexisté pendant des siècles, alors même que divers empires s'élevaient et s'effondraient autour de lui.
"Israël sera à l'origine de la chute des États-Unis", dit Samia. "Mais il sera trop tard, si tant est que les États-Unis se réveillent"
Tâchez de vous rappeler que ce qu'ils croient, ainsi que ce qu'ils font et vous font endurer, ne témoigne pas de votre infériorité, mais de leur inhumanité et de leur peur.
- James Baldwin, Le feu de la prochaine fois, 1963.
Par Cara Marianna, le 30 juin 2024, The Floutist
Samia, que je n'avais jamais rencontrée, a envoyé un taxi me chercher à mon hôtel. J'ai rejoint le chauffeur près de la terrasse du Centre Notre-Dame, un site chrétien situé en face de la Nouvelle Porte, l'une des sept entrées principales de la vieille ville de Jérusalem.
Nous avons roulé vers le nord, à travers les rues dédaléennes et densément peuplées de Jérusalem-Est, où vivent la plupart des Arabes de la ville. Le chauffeur, un homme sympathique, a profité du temps que nous avons passé ensemble pour pratiquer son anglais et m'apprendre quelques mots d'arabe. Le vieux taxi n'avait pas de climatisation et la chaleur de la fin de matinée devenait déjà insupportable.
J'ai envoyé un SMS à Samia depuis la voiture pour lui dire que j'étais en route. À mon arrivée, j'ai découvert une maison accueillante de classe moyenne, à un seul étage. Sa jeune et jolie assistante m'a ouvert la porte lorsque j'ai sonné. Elle m'a conduit dans le salon, où mon hôtesse était assise dans un élégant fauteuil à oreilles, un pied posé sur un tabouret rembourré. Une canne était posée sur la chaise à côté d'elle.
La pièce était une oasis fraîche et accueillante. Des photos de famille sont accrochées aux murs. Une photo en noir et blanc d'un bel homme d'âge mûr a attiré mon attention, celle du mari de Samia lorsqu'il était encore en vie.
Nous nous sommes présentés. Le visage de Samia est intelligent et bienveillant, son sourire sincère et ses cheveux argentés en couronne sont magnifiques. Je me suis tout de suite sentie à l'aise. Lorsque j'ai pris place, la jeune femme a apporté un plateau et l'a placé devant moi sur une table basse. Elle a déposé une théière et plusieurs assiettes en porcelaine garnies de biscuits et de petits pains à la cannelle. C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Samia Nasir Khoury et découvert l'hospitalité arabe.
◾️
J'ai communiqué par courrier électronique avec John Whitbeck lors de la préparation de mon voyage en Palestine. Ce dernier, avocat international résidant à Paris, a été conseiller juridique auprès de l'équipe de négociation palestinienne au Caire en avril/mai 1994, puis au sommet de Camp David en 2000. Il connaît de nombreuses personnes en Palestine et m'a suggéré de rencontrer Samia, qu'il a nommée "grand-mère".
Grand-mère. Ce substantif, souvent dédaigneux ou sentimental, exprime à la fois beaucoup et très peu.
J'étais arrivée d'Europe quelques jours auparavant. C'était la première fois que je rencontrais une personne arabe palestinienne, une chrétienne, et je ne savais pas du tout à quoi m'attendre, ni même ce qu'il fallait demander en particulier. Je suis venue en Palestine pour rencontrer et écouter les Palestiniens, ai-je expliqué, pour entendre vos récits de vie sous l'occupation israélienne. Pour entendre vos récits de vie sous l'occupation israélienne, connaître vos espoirs et vos aspirations pour la Palestine. Les Occidentaux savent très peu de choses sur la Palestine ou les Palestiniens, dont l'humanité a été trop efficacement effacée. J'étais ici pour remédier à cette situation, voir et écouter.
L'une des douceurs proposées était une gourmandise fourrée aux dattes appelée ma'amoul, populaire dans le monde arabe, bien que je ne le susse pas à l'époque. Je retrouverai la même friandise, dans une situation très différente, dans la vieille ville d'Al Khalil, le nom arabe original d'Hébron. Une autre histoire pour une autre fois. Toutes les gourmandises disposées sur le plateau devant moi avaient été préparées pour les fêtes de Pâques, qui venaient de s'achever.
Nous avons dégusté du thé et nous sommes rapprochés tout en conversant. Au fur et à mesure que l'histoire de Samia se déroulait, j'ai commencé à réaliser - avec un sentiment de choc, mais aussi de chance extraordinaire et inattendue - que ma compagne de 91 ans était un témoin vivant d'al-Nakba, la Catastrophe, comme les Palestiniens appellent la campagne menée par les Israéliens à la fin des années 1940 pour les chasser de leur terre ancestrale. Très rapidement, je me suis plongée dans mon journal, griffonnant des notes aussi vite que je le pouvais.
J'ai appris que les Nasir sont une famille palestinienne importante et éminente, dont les femmes ne sont pas moins accomplies et influentes que les hommes. Nabiha Nasir, la tante de Samia, a fondé en 1924 ce qui allait devenir le premier établissement d'enseignement supérieur de Cisjordanie, l'université de Birzeit, en tant qu'école de filles.
La sœur de Samia, Rima Tarazi, que j'ai rencontrée lors de mes derniers jours en Cisjordanie, est une compositrice palestinienne respectée, et leur cousine, Sumaya Farhat Nasir, une militante pacifiste et une écrivaine qui parcourt l'Europe pour donner des conférences sur la lutte des Palestiniens pour la liberté et la justice. Kamal Nasir, le poète palestinien tant admiré, assassiné par les forces spéciales israéliennes au Liban en 1973, était un autre cousin. Il y a dix ans, alors qu'elle était octogénaire, Samia a publié ses mémoires sous le titre Réflexions de Palestine : Un voyage d'espoir.
En 1948, lorsque Samia avait 15 ans, sa famille vivait dans le village de Birzeit, situé juste au nord d'Al-Bireh et de Ramallah. Samia était inscrite à l'école de sa tante ; son père, qui avait pris sa retraite après une longue carrière professionnelle à Jérusalem, y enseignait.
Samia décrit ainsi ce dont elle a été témoin :
"C'était l'été et il faisait chaud. En juillet, me semble-t-il. Je lisais sur une terrasse, assise à l'ombre d'un olivier, lorsque j'ai levé les yeux et vu une longue file de personnes se dirigeant vers le village.
Je ne savais pas ce que je voyais. J'ai couru en bas de la colline pour comprendre ce qui se passait. La chaleur était accablante, nous étions au cœur de l'été, et ces gens marchaient depuis des jours."
Samia a fait une pause, puis expliqué que les personnes qu'elle voyait marcher vers Birzeit étaient des victimes d'al-Nakba. C'étaient des réfugiés :
"Ils venaient de deux villages, Lydda et Ramleh, où se trouve aujourd'hui l'aéroport Ben-Gurion. Ils ont été chassés de leurs maisons sous la menace des armes. Ils avaient été dépouillés de tout, argent et bijoux, et forcés de marcher. On a demandé à Ben-Gourion : "Que devons-nous faire de ces gens ?". Il n'a rien dit, se contentant de faire un signe de la main.
Ma tante a ouvert la remise de l'école et a nourri tous ces gens. Ils avaient marché des jours et des jours sans manger. Nous avons cuisiné pour tous ceux qui se présentaient à nous pendant cette période. Il y avait des élèves en pension à l'école qui venaient de partout, de Jaffa et de Haïfa. Ils avaient été renvoyés chez eux. Un garçon venait de Galilée. Il est resté à l'école jusqu'à ce que la Croix-Rouge le ramène chez lui."
Lorsqu'elle a terminé son récit, Samia est restée assise en silence pendant un certain temps. Dans son silence, je pouvais presque voir la longue file de personnes qu'elle décrivait. Puis, comme si elle faisait écho à mes pensées, et avec une profonde tristesse dans la voix, elle a dit :
"Cette scène ne m'a jamais quittée".

Après avoir fait des recherches sur ces événements, je sais désormais que l'assaut d'Israël sur les deux villes mentionnées par Samia a commencé au cours de la deuxième semaine de juillet 1948, deux mois après la déclaration de souveraineté d'Israël. Lydda a eu la triste distinction d'être le premier village palestinien soumis à un bombardement aérien. Lorsque les forces juives sont finalement entrées dans la ville, les quelques résistants restants, mal armés et peu ou pas entraînés, se sont retirés dans la mosquée Dahamish, au centre du village. Là, ils furent rapidement submergés et contraints de se rendre, avant d'être promptement massacrés à l'intérieur de la mosquée.
Les troupes israéliennes ont déferlé sur Lydda et se sont livrées à un véritable carnage. À la fin, 426 hommes, femmes et enfants avaient été massacrés, dont 176 dans la mosquée. Plus tôt en 1948, dès la première semaine de janvier, Ben-Gourion et ses collègues, d'éminents Juifs européens et des fanatiques racistes chargés de superviser la désarabisation de la terre palestinienne, avaient décidé de ne faire aucune distinction entre les hommes, les femmes et les enfants. Cette politique est toujours en vigueur aujourd'hui, comme en témoigne la ville de Gaza, où les cadavres de femmes et d'enfants continuent de s'empiler.
Les soldats juifs ont rapidement fait le vide dans la ville de Lydda. Les habitants ont été chassés de chez eux au milieu de la nuit, dépouillés de tous leurs biens, à l'exception des vêtements qu'ils portaient - les femmes étaient particulièrement visées pour leurs bijoux - et expédiés à pied, sans nourriture ni eau, vers Ramallah, à une cinquantaine de kilomètres de là. Leurs maisons ont ensuite été pillées.
L'attaque contre Ramleh a débuté le 12 juillet. Les troupes juives sont entrées dans le village le 14 juillet et ont commencé à dépeupler la ville : Elles ont emprisonné des milliers de civils et forcé ceux qui n'avaient pas été arrêtés à fuir à pied vers l'ouest. Après quoi, elles ont pillé tout ce qui restait : maisons, églises, mosquées. Rien ne fut épargné. Les ordres d'expulsion des deux villages étaient signés par nul autre qu'Yitzhak Rabin, futur Premier ministre et Nobel, qui dirigeait également l'opération militaire.
C'est cette brutalité que fuyaient les gens que Samia apercevait à l'ombre de son olivier ce jour d'été.
Le dépeuplement, un nettoyage pur et simple, de Lydda et de Ramleh a été l'une des plus grandes expulsions de civils palestiniens à une époque donnée. Entre 50 000 et 70 000 personnes ont été contraintes de fuir. De nombreuse sont mortes d'épuisement dû à la chaleur au cours de cette marche forcée, également connue sous le nom de Marche de la mort de Lydda. Les Juifs qui ont immigré dans le nouvel État d'Israël se sont installés dans les maisons laissées derrière eux, une politique destinée à garantir que les Palestiniens ne reviendraient jamais.
Lydda et Ramleh se trouvaient bien à l'intérieur du territoire désigné par l'accord international pour l'État arabe de Palestine. Mais Ben-Gourion a saisi toutes les occasions qui s'offraient à lui pour voler des terres supplémentaires au-delà de ce que les Nations unies avaient accordé au nouvel État d'Israël, soit 56 % de la Palestine. Lorsque les milices sionistes et la nouvelle armée israélienne ont achevé la Nakba, 78 % de la terre de Palestine avait été revendiquée par Israël - tout cela en violation totale de la résolution 181 de l'ONU.
◾️
Les contacts que j'ai noués dans toute la Cisjordanie au cours de mon voyage m'ont rappelé, avec force et amertume, combien peu de choses ont changé depuis l'époque décrite par Samia lors de notre entretien. Pendant la Nakba, les troupes juives se faufilaient dans les villages palestiniens dans l'obscurité, fixaient des bâtons de dynamite sur les maisons et les faisaient sauter pendant que les occupants dormaient à l'intérieur, causant ainsi un maximum de victimes parmi tous les civils, mais surtout parmi les femmes et les enfants.
De nombreuses personnes que j'ai rencontrées m'ont rapporté les mêmes pratiques aujourd'hui. Tout aussi régulièrement, les forces d'occupation israéliennes (IOF) mènent leurs raids au milieu de la nuit afin de provoquer un maximum de peur et de terreur. C'est précisément ce dont nous sommes témoins à Gaza. Et tous mes contacts s'attendent maintenant à ce que cette agression s'intensifie en Cisjordanie, si ce n'est pas déjà le cas.
La Nakba a donc été un laboratoire d'essai pour les stratégies et les politiques qu'Israël adopterait pour imposer l'occupation et la colonisation des terres palestiniennes. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute : Ce qui a commencé sur le terrain en décembre 1947 s'est poursuivi depuis sans interruption et c'est ce dont nous sommes témoins aujourd'hui à Gaza et en Cisjordanie. Depuis le début, le projet israélien de nettoyage ethnique a été froidement calculé, délibéré et stratégique, égalant dans son exécution - sinon dans son ampleur - les horreurs que le Troisième Reich a infligées aux Juifs d'Europe.
Le sionisme, pour dire les choses clairement, a détruit le monde de Samia - un monde séculaire, multiethnique et multireligieux qui avait confortablement coexisté pendant des siècles, alors même que divers empires s'élevaient et s'effondraient autour de lui.
Samia a dit :
"Avant 1948, la Palestine était laïque. Nous avions des voisins juifs. On ne pouvait dire qui était chrétien, musulman ou juif. Il n'y avait pas de fanatisme avant 48, pas de codes vestimentaires. Les puissances coloniales ont anéanti tout cela. Elles ont colonisé le pays et les religions."
Un récit émouvant de la destruction de Lydda et de Ramleh est disponible, entre autres, dans le livre d'Ilan Pappé, The Ethnic Cleansing of Palestine (Le nettoyage ethnique de la Palestine) (Oneworld, 2006). La désarabisation puis la judaïsation de la Palestine étaient prévues de longue date et n'attendaient que les bonnes conditions. Sans le savoir ni même le vouloir, le plan de partage des Nations unies a été le feu vert que Ben-Gourion attendait.
En écoutant Samia, témoin vivant de la Nakba, il m'a semblé particulièrement tragique de rappeler que des générations d'enfants juifs américains et israéliens ont grandi en étant propagandés dans leurs écoles pour croire à un récit entièrement faux et anhistorique : que la terre de Palestine était inoccupée lorsque les juifs européens y ont émigré. De manière irrationnelle, on leur a également enseigné qu'Israël avait mené une guerre héroïque pour son indépendance, alors qu'en réalité, les pères fondateurs d'Israël ont chassé les Palestiniens de leurs maisons par des actes de violence effroyables. Une histoire intentionnellement effacée de la conscience israélienne. Ce processus d'endoctrinement instille simultanément une peur et une haine profondes des Arabes.
Les Palestiniens en sont bien sûr conscients.
"On dit aux enfants israéliens : "Les Arabes vont vous tuer"", explique Samia. "Le programme éducatif dispensé dans les établissements scolaires israéliens est un système de lavage de cerveau, tant pour les enfants que pour l'ensemble de la population, en Israël comme en Occident".
Ce processus d'endoctrinement sape, comme il est censé le faire, toute chance de paix significative, car les Israéliens - sans parler de leurs soutiens américains - sont incapables de voir et de comprendre la réalité telle qu'elle est. Ils ne connaissent même pas leur propre histoire nationale. Tout n'est que mythes et mensonges.
Cela rend l'espoir difficile pour les Palestiniens parce qu'ils savent qu'ils ont affaire à des acteurs irrationnels - deux nations qui s'appuient sur la force brute et sauvage pour imposer leur volonté. J'ai été frappée par la fréquence avec laquelle j'ai entendu l'ancienne génération de Palestiniens émettre des remarques - comme si elles étaient empreintes d'une réelle perplexité - sur la conduite d'Israël et des États-Unis, en posant la question suivante : "Pourquoi font-ils cela ?" Et "Qui est capable de se comporter de la sorte ?".
Parmi les jeunes Palestiniens que j'ai rencontrés, nombreux sont ceux qui ne cherchent plus à comprendre, du moins c'est ce qu'il m'a semblé. Ils savent qu'il est irrationnel de chercher une logique dans la politique étrangère des États-Unis et dans la conduite d'Israël, au-delà des impératifs d'une ambition impériale pure et simple. En effet, ils se sentent totalement trahis par l'Autorité nationale palestinienne et le parti Fatah.
J'ai eu l'occasion, à plusieurs reprises, d'observer et d'interagir avec des soldats de l'OIF aux points de contrôle en Cisjordanie. On dirait des enfants extrêmement ignorants et effrayés. Ils sont jeunes, armés, arrogants et effrayés. Je ne peux imaginer une combinaison plus dangereuse. Ce sont des individus qui ont un pouvoir de vie et de mort sur les Palestiniens.
J'ai été surprise, mais pas tout à fait, d'entendre avec quelle véhémence Samia parlait de ces questions et avec quelle subtilité elle analysait les relations entre Tel-Aviv et Washington. "Israël est un avant-poste des États-Unis au Moyen-Orient, mais c'est Israël le patron", dit-elle. Personne n'a le courage de lui dire "non". Surtout pas les pays coloniaux qui ont créé Israël.
Les Palestiniens sont extrêmement attentifs à ce qui se passe dans le reste du monde : C'est ce que j'ai constaté à maintes reprises. Et ils savent, même si beaucoup d'autres ailleurs l'ignorent, que la situation évolue lentement en leur faveur. C'est un signe des temps : Il existe désormais des programmes et des départements d'études palestiniennes dans les universités, ce qui a contribué à accroître la visibilité et la légitimité de la lutte pour les droits et la liberté des Palestiniens. De nombreux jeunes juifs désavouent de plus en plus le sionisme tout en soutenant activement les droits des Palestiniens, en particulier aux États-Unis. Il s'agit là d'évolutions significatives. Plus précisément : Tout pays qui perpètre un génocide ne peut durer, et de nombreux Palestiniens pensent qu'Israël cessera un jour d'exister.
Ils doivent survivre et résister au sionisme, tout en veillant à préserver l'intégrité de leurs familles et de leur culture. Telle est la tâche que de nombreux Palestiniens comprennent, du moins me semble-t-il. Le fait de savoir qu'ils sont du bon côté de l'histoire explique, selon moi, la patience pleine de dignité que j'ai reconnue chez Samia et chez tant de Palestiniens que j'ai rencontrés. Cela, ainsi que la pratique arabe du sumud, que l'on peut traduire par "fermeté".
Par-dessus tout, les Palestiniens ont fait preuve de résilience, et ce de manière créative. Ils continuent de résister à l'occupation et à l'effacement. Ils n'ont pas disparu. Les Israéliens savent aussi, même si c'est inconsciemment, que la question se résume en partie à une question d'endurance. Les Israéliens savent qu'Israël est fragile, ce qui explique une grande partie de leur comportement, y compris le besoin, par ailleurs inexplicable, de toujours confirmer le droit d'Israël à exister.
Je peux me tromper, mais j'en suis venue à croire que de nombreux Israéliens saisissent, même s'ils ne peuvent l'admettre, qu'Israël est profondément illégitime. Cette fracture psychique au sein de l'individu et de la société alimente la violence israélienne et l'accélération de la saisie et de la colonisation des terres de Cisjordanie.
Tous les États d'apartheid finissent par tomber. Israël entraînera-t-il les États-Unis avec lui ? Samia a répondu à cette question sans que j'aie eu besoin de la lui poser.
"Israël sera à l'origine de la chute des États-Unis", a-t-elle dit. "Mais il sera trop tard, si tant est que les États-Unis se réveillent".
Cara Marianna est rédactrice et éditrice à The Floutist. Elle rédige une lettre d'information Substack, Winter Wheat, et ses commentaires ont été publiés dans Consortium News. Elle est également artiste et titulaire d'un doctorat en études américaines.
📰 Lien de l'article original :
◾️ ◾️ ◾️
5- ➤ En mémoire de Tamar Pelleg-Sryck, avocate israélienne qui n'a jamais perdu son objectif moral
Fervente défenseuse des droits de l'homme, opposante de principe à l'occupation israélienne de la Cisjordanie & Gaza, humaine, intelligente, dynamique même à un âge avancé, elle s'est éteinte à 97 ans.
Bien que devenue avocate tardivement, Tamar Pelleg-Sryck a travaillé sans relâche pour défendre les détenus palestiniens comme moi dans un système profondément injuste.
Tamar Pelleg-Sryck a connu le communisme et le nazisme. Elle et sa famille ont fui la Pologne pendant la persécution nazie et choisi de s’installer en 1943 en Palestine, alors sous mandat britannique.
D’un milieu bourgeois et pourtant profondément communiste, elle croisera les radicaux du Matzpen sans en faire partie. Fidèle au Parti communiste israélien jusqu’en 1965, elle deviendra, une fois libérée de l’armée, éducatrice et... militante. S’engager avec son mari "en faveur de l’égalité et de la fraternité" sera le combat de sa vie.
À 60 ans, elle change même de métier pour devenir avocate, et commence à rédiger des rapports édifiants sur les droits de la personne en Israël-Palestine, à Gaza notamment. À la lisière des deux sociétés, elle se bat contre les détentions provisoires sans fin des Palestiniens et contre la torture. Après avoir fait libérer de nombreux prisonniers, elle fait face à la répression sans précédent de la seconde Intifada.
De 1995 jusqu'à sa retraite, elle a représenté 750 détenus dans des centaines de procédures judiciaires. Tamar Pelleg-Sryck a également défendu des détenus de la prison d'Al-Khiam au Liban et des suspects soumis à des interrogatoires par les services de sécurité israéliens. Elle a déposé des dizaines de requêtes auprès de la Cour suprême au nom de détenus dont les droits humains et la présomption d'innocence n'avaient pas été respectés.
Tamar Pelleg-Sryck a été membre de la commission sur la Palestine du Tribunal Russell, qui a débuté ses travaux en 2009. En 2011, elle a reçu dans son pays le prix Emil Grunzweig, destiné aux personnalités qui ont défendu les droits de l'homme dans des situations complexes.
Source : Sébastien Boussois (https://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/BOUSSOIS/15022) & Lois Simon (https://www.elpuntavui.cat/article/29-necrologiques/2396614-mor-l-advocada-tamar-peleg-sryck-defensora-dels-palestins-als-tribunals-d-israel.html)Par Imad Sabi, le 22 mai 2024, 972+ Magazine
Pour les Palestiniens qu'elle défend dans les tribunaux militaires, elle est simplement connue sous le nom de Tamar. Souvent vêtue de noir, elle était immédiatement reconnaissable à ses cheveux blancs coupés court, ses lunettes et son sourire omniprésent qui laissait souvent place à un petit rire. Tamar Pelleg-Sryck était une avocate, une fervente défenseuse des droits de l'homme, une opposante de principe à l'occupation israélienne de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, et un être humain merveilleux dont le dynamisme, l'intelligence et la fraîcheur n'ont jamais faibli, même à un âge avancé. Ce 11 mars , Tamar est décédée à l'âge de 97 ans.
Je pleure profondément sa disparition, tout comme, j'en suis sûr, des centaines de Palestiniens ayant subi les injustices et les indignités de l'incarcération, des interrogatoires, de la torture et de la détention administrative, mais que Tamar a défendus, du mieux qu'elle a pu, contre le système judiciaire qui fait partie intégrante de l'occupation.
J'ai rencontré Tamar pour la première fois à la prison militaire de Megiddo, où j'ai été envoyé après avoir reçu un ordre de détention administrative en décembre 1995. Dans les premiers jours qui ont suivi la signature des accords d'Oslo, l'Autorité palestinienne nouvellement installée commençait à prendre le contrôle des grandes villes palestiniennes de Cisjordanie. Avant de céder ce contrôle, Israël a commencé à placer en détention des opposants déclarés aux accords, sans aucune charge, en les qualifiant d'"ennemis de la paix". Lorsque le nombre de ces détenus administratifs a augmenté, Tamar a commencé à s'occuper de certains dossiers, dont le mien.
Je ne me souviens pas des détails précis de notre première rencontre. Dans ma mémoire floue, il s'agissait d'une brève rencontre par une journée grise et froide, avec les échanges habituels lors de telles réunions : des nouvelles de la famille, les premières réflexions sur l'appel de l'ordre de détention, et des questions sur les conditions de détention. Tamar avait d'abord hésité à s'occuper de mon dossier et, ne la connaissant pas encore, je n'étais pas sûr de vouloir qu'elle soit mon avocate.
Mais plus Tamar me rendait visite, plus nous discutions et apprenions à nous connaître. Le froid de ce premier jour s'est transformé en chaleur humaine, fondée sur le respect mutuel et une véritable connexion humaine. Les visites se sont prolongées au fil du temps. Tamar a commencé à m'apporter des livres de sa bibliothèque personnelle. Les longues conversations et les lectures m'ont transporté hors de l'environnement carcéral, caractérisé par des routines brutales et dégradantes. Des as de Nadine Gordimer, Hanna Lévy-Hass (la mère de la journaliste de Haaretz Amira Hass), Paul Auster, Jacobo Timmerman, William Styron, William Trevor et bien d'autres m'ont tenu compagnie, tous m'ont été apportés par Tamar.

La lecture des Confessions de Nat Turner - le roman de Styron qui décrit la rébellion des esclaves en Virginie en 1831 - alors que je traquais la lumière changeante des tours de garde jusque tard dans la nuit pour dévorer quelques pages supplémentaires, fut une expérience de joie et de beauté si profonde qu'elle gomme aujourd'hui tous les autres souvenirs de cette prison. Ce qui reste pour moi, c'est cette joie indescriptible et mystérieuse qu'un livre m'a procuré à ce moment-là, et que j'associerai à jamais à Tamar.
Certains des ouvrages et magazines que Tamar m'apportait disparaissaient avant que je puisse les lire. Tamar devenait furieuse face à de telles mesures de "sécurité" et organisait une épreuve de force avec les autorités de Megiddo, leur arrachant l'engagement de veiller à ce que le moindre bout de papier me parvienne. De jeunes soldats, faisant office de censeurs, étaient chargés de vérifier les livres pour établir lesquels étaient autorisés. Ils jugeaient souvent - littéralement, et parfois de manière comique - les livres à leur couverture, mais l'accord de Tamar avec leurs supérieurs signifiait que, au minimum, ils ne pouvaient plus traiter aucun de ces livres de manière irrespectueuse ou les jeter, même ceux qu'ils considéraient comme dangereux.
Une juive-israélienne pessimiste
Les compétences uniques que Tamar a apportées avec elle - compassion, dynamisme et appréciation de la littérature - sont peut-être dues au fait qu'elle a été enseignante et organisatrice bien avant de devenir avocate à l'âge de 61 ans. La décision remarquable de se lancer dans le droit à cet âge est essentielle pour comprendre la personnalité de Tamar, son énergie débordante et les limites qu'elle s'imposait pour se rebeller contre l'injustice.
Dans sa détermination à défendre les prisonniers palestiniens dans un système de "justice" militaire désespérément partial, cette femme juive-israélienne était palestinienne jusqu'au bout des ongles, avec l'esprit infatigable résumé par le "pessoptimiste" d'Emile Habibi : quelqu'un qui accepte sa douloureuse réalité mais refuse d'abandonner et continue à se battre, espérant contre tout espoir - une position apparemment contradictoire que nous, en tant que détenus administratifs, avons dû apprendre nous aussi. Tamar s'est réjouie des petites victoires qui nous ont été accordées, comme la concession des autorités d'autoriser l'entrée de livres à Megiddo, mais elle n'a jamais perdu de vue la situation dans son ensemble.
Tamar a joué un rôle déterminant dans mon improbable libération, qu'elle a contribué à obtenir après 20 mois d'ordres de détention militaire successifs. Elle m'a encouragé à écrire et s'est chargée de veiller à ce que mes mots atteignent les gens au-delà des murs de la prison. Les appels infructueux devant les tribunaux militaires - et même devant la Cour suprême - ne l'ont nullement découragée.
Sa joie de me montrer un projet d'article que Serge Schmemann, le chef du bureau de Jérusalem du New York Times, avait écrit sur moi ("Il paraîtra en première page du Times", m'a-t-elle dit fièrement) n'a pas faibli après qu'un rédacteur du journal a mystérieusement décidé de supprimer l'article. En fin de compte, la Cour suprême a statué en août 1997 que je devais être libéré pour quatre ans d'exil. Alors que j'étais à la prison de Ramleh, attendant de partir pour les Pays-Bas, c'est Tamar qui m'a apporté une valise, un passeport palestinien, des nouvelles de ma famille et des informations sur la date à laquelle je serais enfin autorisé à partir.
En toute liberté, Tamar et moi nous sommes rencontrés à plusieurs reprises, avec ma femme et mes enfants : à Rotterdam (où sa fille vivait) et à La Haye (où je vivais), à Paris ou encore à Londres. Nous nous sommes régulièrement parlé au téléphone et avons correspondu par courrier électronique. Elle était toujours aussi énergique et curieuse, un bandeau tenant sa chevelure blanche, travaillant sans relâche, ne cessant de vivre au quotidien. Nous avons fini par nous perdre de vue, mais cela n'a en rien altéré la profondeur des sentiments d'amour et de respect que je lui porte.
Lors d'une de nos conversations pendant que j'étais en prison, Tamar a dit d'une femme qu'elle connaissait : "Elle a de belles rides". Bien qu'elle décrivait son apparence physique, je crois que la façon dont une personne se ride peut être le reflet de son âme. En vieillissant, Tamar a continué à prendre de belles rides, sans jamais perdre son objectif moral.
Pour moi, en tant que Palestinien confronté à ce moment de génocide et de haine rampante, le décès de Tamar me rappelle la foi que les Palestiniens et les Israéliens opposés à l'occupation doivent conserver : qu'un jour, aussi lointain soit-il, l'occupation prendra fin et la justice s'imposera.
Imad Sabi est un Palestinien et un ancien détenu administratif. Depuis 1997, il vit aux Pays-Bas et a travaillé pour diverses ONG internationales et organisations philanthropiques.
📰 https://www.972mag.com/tamar-pelleg-sryck-israeli-lawyer/
◾️ ◾️ ◾️










