♟ Que cache la montée en puissance de l'armée américaine en Asie occidentale ?
L'armée US a discrètement envoyé plus de 6 000 soldats dans la région sans aucune base légale, dans une région qui n'en veut pas et alors que les attaques d'ISIS en Syrie & Irak ont nettement diminué
Les attaques d'ISIS en Syrie et en Irak ont diminué de 68 % et 80 % respectivement, de l'aveu même de l'armée américaine. Alors pourquoi Washington envoie-t-il, sans aucune base légale, 6 000 soldats supplémentaires dans une région qui n'en veut pas ?
✒️ Par Robert Inlakesh, le 16 août 2023, The Cradle
📌 L'armée américaine a discrètement envoyé plus de 6 000 soldats dans la région, provoquant des tensions et des débats sur la stabilité régionale, une initiative importante qui a suscité de vives inquiétudes dans toute l'Asie de l'Ouest. Si l'envoi de forces en mer Rouge pour contrer les actions de l'Iran dans le golfe Persique a attiré l'attention, le déploiement d'une présence militaire américaine substantielle en Irak et en Syrie est quant à lui largement passé inaperçu.
Le 7 août, un impressionnant contingent de plus de 3 000 marins et marines américains est entré en mer Rouge à bord de deux vaisseaux de guerre imposants. Cette manœuvre a été largement interprétée comme une réponse de la marine américaine à la saisie présumée d'une vingtaine de navires battant pavillon international par l'Iran dans le golfe Persique au cours des deux dernières années.
Alors que la République islamique affirme avoir saisi les pétroliers pour des raisons de sécurité légitimes et qu'elle accuse les États-Unis d'aggraver l'instabilité en déployant des troupes, Washington maintient que cette manœuvre permettra de "dissuader les activités déstabilisatrices et de désamorcer les tensions régionales".
Quelques semaines auparavant, l'armée américaine avait également préparé, avec beaucoup plus de discrétion, le déploiement de quelque 2 500 soldats de l'infanterie légère en Irak et en Syrie à la mi-juillet. Selon un rapport d'un média local New Yorkais, ces soldats, issus de la 2ème Brigade de Combat de la 10ème Division de Montagne, se sont embarqués pour leur mission après avoir quitté la base militaire de Fort Drum. Leur mission, qui s'étend sur neuf mois, consiste à participer activement à l'opération Inherent Resolve (OIR), l'opération anti-ISIS menée par les États-Unis en Irak et en Syrie.
Un renforcement indéterminé des troupes
L'administration du président américain Joe Biden a déclaré que la mission de combat menée par les États-Unis en Irak était censée se terminer officiellement en décembre 2021. En juillet de cette même année, Bagdad et Washington se sont mis d'accord sur un plan prévoyant le retrait de toutes les forces de combat américaines du pays avant la fin de l'année. Malgré cela, des unités de combat continuent d'être déployées dans le pays.
Officiellement, le nombre de militaires américains opérant actuellement en Irak s'élève à 2 500, auxquels s'ajoute un nombre inconnu de mercenaires travaillant pour des entreprises militaires privées. Bien que l'on ne sache pas exactement quelle proportion de ces 2 500 militaires a été envoyée en Irak et en Syrie , la présence des troupes dans ces deux pays d'Asie occidentale a clairement augmenté.
La 40ème division d'infanterie de la garde nationale californienne a également dépêché 500 soldats en Irak et en Syrie au début de l'année. Le 8 août, un autre groupe de militaires du 1889ème groupe de soutien régional a quitté les États-Unis, et d'autres déploiements sont probables.
Selon certaines allégations, apparues initialement dans le journal turc Yeni Shafak, les États-Unis déploieraient quelque 2 500 soldats dans le nord-est de la Syrie afin de renforcer la position de leurs partenaires locaux, les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes. Jusqu'à présent, aucune confirmation n'a été émise quant à un tel renforcement des troupes, qui constituerait un accroissement colossal par rapport aux 900 soldats américains reconnus publiquement comme occupant illégalement le territoire syrien.
L'axe Iran-Russie-Syrie
L'Institut pour l'étude de la guerre, basé à Washington, a récemment publié un rapport sur un prétendu plan irano-russo-syrien visant à forcer les États-Unis à quitter le pays, affirmant que "cette campagne pose un risque sérieux pour les forces américaines en Syrie et les intérêts américains au Moyen-Orient (Asie de l'Ouest)".
Il est de notoriété publique que les États-Unis ont renforcé leurs forces en Syrie en mars dernier, en envoyant un escadron d'avions d'attaque A-10 à la suite d'une série de frappes meurtrières contre les forces américaines. Washington s'est plaint à plusieurs reprises cette année de la conduite des pilotes de chasse russes dans l'espace aérien syrien, tout en redoublant d'efforts pour affirmer, sans fondement juridique, que les forces américaines ont le droit de se défendre dans des États souverains situés à des milliers de kilomètres de distance. Malgré ces violations du droit international, l'administration américaine a clairement indiqué qu'elle n'avait pas l'intention de se retirer de l'Asie occidentale.
L'occupation par les États-Unis d'une partie importante du territoire syrien et la présence de troupes en Irak reposent sur le droit international humanitaire. S'inscrivant dans le cadre juridique des autorisations de recours à la force militaire (AUMF) de 1991 et 2002, qui ont servi de base à l'invasion de l'Irak en 2003, l'OIR vise ostensiblement l'ISIS.
Néanmoins, Bagdad a demandé à plusieurs reprises le retrait des forces américaines, la dernière fois en date du 15 août, le Premier ministre Mohammed Shia al-Sudani ayant déclaré que l'Irak "n'a plus besoin de la présence de forces de combat étrangères sur son sol".
La justification de l'OIR pour 2023 cite également une demande du gouvernement irakien datant de 2014, lorsque l'ISIS se frayait un chemin dans le nord du pays. Cependant, ce raisonnement ne tient pas compte du vote du parlement irakien en 2020 demandant le retrait total des troupes américaines, combiné à de nombreuses manifestations dans les rues faisant écho à ce même appel.
Au-delà d'ISIS : La stratégie plus large de l'OIR
Les données communiquées par le commandant de la force opérationnelle interarmées combinée (CJTF), le major-général Matthew McFarlane, font état d'un déclin remarquable des attaques d'ISIS. Selon ce dernier, entre janvier et avril, "une réduction record de 68 % des attaques [d'ISIS] a été enregistrée par rapport à la même période de l'année dernière" en Syrie.
En Irak, les attaques d'ISIS ont diminué de 80 % cette année par rapport à 2022. Étant donné que le nombre d'attaques de militants d'ISIS diminue de façon exponentielle, il est illogique que les États-Unis augmentent la présence de leurs troupes en Irak et en Syrie, à moins que ce ne soit pour des raisons dépassant le cadre de l'OIR.
Si le récent déploiement naval en mer Rouge était ouvertement une mesure de rétorsion contre les activités navales de l'Iran dans le golfe Persique, il serait logique que les menaces iraniennes perçues contre les intérêts américains en Irak et en Syrie méritent une augmentation similaire du déploiement des troupes.
Au début de l'année, l'actuel chef du Pentagone, Lloyd Austin, a effectué une visite surprise à Bagdad, au cours de laquelle il a déclaré que les forces américaines resteraient sur le territoire irakien et a indiqué que cette décision s'inscrivait dans le cadre de la lutte en cours contre ISIS.
Des hauts fonctionnaires de l'administration Biden, notamment la secrétaire adjointe à la défense (DASD) pour le Moyen-Orient Dana Stroul, ont explicitement discuté de la nécessité de contrer l'influence de Téhéran dans la région. Ce discours s'inscrit dans le contexte plus large de l'OIR, laissant soupçonner que l'opération sert à la fois de prétexte juridique et de stratégie voilée pour contester la présence iranienne et russe dans la région.
Exploiter les problèmes du Golfe
Pour situer le contexte, il est essentiel de revenir sur certains événements récents survenus dans le nord-est de la Syrie. À la suite d'affrontements entre l'Armée arabe syrienne (AAS), ses alliés et les forces américaines, l'USS George H.W. Bush, un porte-avions américain, a été repositionné au plus près de la Syrie.
Ce déplacement, a expliqué la secrétaire de presse adjointe du Pentagone, Sabrina Singh, est motivé par "l'augmentation des attaques de groupes affiliés au Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) d'Iran visant les membres de nos forces armées en Syrie".
Dans le golfe Persique, les tensions entre l'Iran et les Émirats arabes unis au sujet de la propriété des îles d'Abou Moussa ont permis aux États-Unis d'exploiter les divisions entre les États voisins. Alors que le Conseil de coopération du Golfe (CCG) et la Russie prônent le dialogue, l'Iran maintient sa position sur la non-négociabilité des îles. Les manœuvres navales du CGRI ont encore accentué le risque d'escalade des tensions, les États-Unis cherchant à exploiter la discorde entre l'Iran et ses voisins.
Sur le front syrien, il semblerait que le groupe militant lié à Al-Qaïda, Hayat Tahrir al-Sham (HTS), contrôlet une grande partie de la province d'Idlib, ait signé un accord pour s'unir aux FDS soutenues par les États-Unis, qui contribuent à l'occupation du nord-est de la Syrie.
Selon le média d'opposition syrien Syria TV, les États-Unis étaient favorables à l'idée d'une union entre le HTS et les FDS. Si cela est vrai, cela pourrait indiquer que Washington cherche à unir les trois fronts qui s'opposent au gouvernement de Damas à savoir les mercenaires d'al-Tanf, les FDS dans le nord-est de la Syrie et le HTS à Idlib.
L'agenda américain en Asie occidentale
Il y a désormais des raisons de remettre en question l'affirmation des États-Unis selon laquelle leurs effectifs ne s'élèvent qu'à 900 soldats en Syrie et 2 500 en Irak, surtout au vu des nouveaux déploiements de troupes. En outre, de l'aveu même de Washington, la lutte contre ISIS a considérablement perdu de sa superbe.
On peut donc se demander quelle est la légalité du récent déploiement de troupes américaines en Asie de l'Ouest, lequel se profile de plus en plus comme une force destinée à faire face à l'Iran et à la Russie. Si Tehran et Moscou sont la véritable cible de Washington, le gouvernement américain a-t-il une justification légale pour le stationnement de son personnel militaire en Irak et en Syrie, mettant en danger les troupes américaines dans des conflits non approuvés par le Congrès ou par la population ?
Afin de contrer l'émergence d'un ordre multipolaire et son impact sur l'Asie occidentale, il semble que l'agenda de Washington soit désormais fixé sur le doublement de ses objectifs régionaux préexistants. Avec l'avènement du rapprochement entre l'Arabie saoudite et l'Iran négocié par la Chine, le gouvernement américain a été poussé à accomplir ce que l'administration Biden considère comme un couronnement dans la région : la normalisation israélo-saoudienne.
À défaut, pour maintenir la domination de l'Occident collectif sur la région, l'obstacle immédiat est de contrer les influences de l'Iran et de la Russie. C'est pourquoi l'occupation d'environ un tiers du territoire syrien par les États-Unis et leurs mandataires, ainsi que l'imposition de sanctions mortifères à Damas, sont devenues cruciales pour affaiblir la puissance de leurs adversaires.
En maintenant la Syrie divisée et en affaiblissant le gouvernement du président Bachar el-Assad, les États-Unis sont en mesure d'empêcher la restauration de l'État syrien, qui tombe désormais fermement dans les sphères d'influence russe et iranienne. En outre, le récent accord provisoire entre Washington et Téhéran, qui visait à débloquer des milliards d'actifs iraniens gelés en échange de la libération de cinq prisonniers américains, pourrait ouvrir la voie à la reprise des discussions sur le rétablissement du plan d'action global conjoint (JCPOA) de 2015.
Si la capacité des États-Unis à conclure un nouvel accord nucléaire avec la République islamique pourrait hypothétiquement créer un environnement propice à la normalisation israélo-saoudienne, le spectre imminent d'une victoire républicaine potentielle aux élections américaines de 2024 pourrait faire planer une incertitude sur cette perspective.
Le recours aux sanctions, les mesures hostiles en matière de renseignement et le déploiement de troupes au plus près du golfe Persique sont autant de signes de la volonté des États-Unis d'empêcher que leur rôle dans la région ne soit encore amoindri.
Dans le sillage du conflit ukrainien, la capacité de la Maison Blanche à exercer sa présence autrefois dominante en Asie occidentale s'est heurtée à des difficultés, ce qui pourrait être à l'origine de la position actuelle affirmée des États-Unis.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement celles de The Cradle.
Robert Inlakesh est un analyste politique, journaliste et réalisateur de documentaires actuellement basé à Londres, au Royaume-Uni. Il a rapporté et vécu dans les territoires palestiniens occupés et travaillé avec RT, Mint Press, MEMO, Quds News, TRT, Al-Mayadeen English et d'autres médias.
📰 https://new.thecradle.co/articles/whats-behind-the-us-military-surge-in-west-asia
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