❖ Notre ère de déraison
Nous avons perdu ce lien entre raison et moralité... Nous avons définitivement perdu notre conception du bien commun comme point d’ancrage à partir duquel la raison peut s’exprimer.
Notre ère de déraison
Nous avons perdu ce lien entre raison et moralité... Nous avons définitivement perdu notre conception du bien commun comme point d’ancrage à partir duquel la raison peut s’exprimer.
Par Patrick Lawrence, le 22 septembre 2025, Consortium News
Remarques prononcées fin août lors du congrès annuel de Mut zur Ethik, qui se traduit (un peu maladroitement) par "le courage de ses convictions éthiques". Ce groupe se réunit chaque été dans les environs de Zurich pour écouter divers intervenants s'exprimer sur un thème choisi. Le thème de cette année était "Raison et humanité".
J'ai intitulé mes remarques de cet été "Notre ère de déraison", et je suis conscient que cela peut sembler un peu prétentieux. Si c'est ainsi que vous percevez mon titre, c'est que j'ai bien choisi, car je veux précisément dire que nous sommes entrés dans une nouvelle ère, aussi différente des époques précédentes que celles-ci l'étaient à leur époque : l'âge d'or d'Athènes, l'ère de la raison, l'ère du matérialisme, l'ère atomique.
Les exemples ne manquent pas :
Les campagnes de génocide menées par l'État sioniste,
Le démantèlement des droits démocratiques en Occident au nom de la défense de la démocratie,
L'abandon éhonté des lois nationales et internationales par nos soi-disant dirigeants au nom du respect de la loi,
Les diplomates pseudo-sérieux et les officiers en uniforme qui promeuvent des stratégies militaires manifestement absurdes telles que "l'escalade pour désescalader".
Dans la vie quotidienne, les opérations psychologiques et ce que nous appelons la guerre cognitive ont tellement corrompu notre discours public que nous ne sommes plus certains de ce qui est vrai et de ce qui ne l'est pas. Une grande partie de la population occidentale est désormais incapable de comprendre le monde dans lequel elle vit, tout en restant obstinément convaincue du contraire.
Nous avons sapé nos propres fondements.
Ce sont là quelques manifestations parmi une infinité d'autres de notre époque déraisonnable. Je choisis de les mentionner parce que chacune d'entre elles explique en partie comment nous en sommes arrivés à une situation qui justifie que nous nommions notre époque comme je le propose. Chaque cas suggère à qui profite cette nouvelle époque.
Qu'est-ce que les Lumières ?
Je fais bien sûr référence à l'Âge de raison, ainsi nommé par Thomas Paine, révolutionnaire américain, philosophe politique et pamphlétaire. L'"Âge de raison" de Paine est également connu sous le nom de "siècle des Lumières". Il est bon de prendre quelques minutes pour réfléchir à ce que Paine entendait par là et à ce que signifie "les Lumières", afin que, comme dans un miroir concave, nous reconnaissions ce que notre époque, selon mon argumentation d'aujourd'hui, n'est pas.
Il y a des années, mon éditeur à Yale University Press m'a parlé d'un livre qu'il éditait mais qui ne serait jamais publié, l'auteur étant décédé avant d'avoir terminé le manuscrit. Le livre devait s'intituler The Endarkenment (L'obscurantisme). Depuis, je n'ai cessé de penser à quel point il était dommage que ce livre ne voie jamais le jour. Et ici, en plein jour, je vais m'approprier ce terme succinct pour l'associer à mon "âge de la déraison". À l'horizon, ils aboutissent à la même chose.
Dans The Age of Reason, le livre qui a donné son nom à son époque, Tom Paine plaidait en faveur de la rationalité contre la révélation et d'autres caractéristiques du christianisme orthodoxe, le christianisme de l'Église temporelle. Son argumentation était en grande partie théologique, il est donc préférable de se tourner vers Kant pour une compréhension très basique des Lumières.
En 1784, un pasteur allemand du nom de Johann Friedrich Zöllner s'est interrogé publiquement sur la signification du terme "Lumières", qui était alors en train de se généraliser.
C'était dans la revue mensuelle berlinoise Berlinische Monatsschrift. La curiosité de Zöllner semble avoir suscité un débat animé dans les pages de la Berlinische Monatsschrift. Kant répondit dans le numéro de décembre 1984 du mensuel par "Une réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?", et c'est bien sûr cette réponse qui nous est parvenue à travers l'histoire.
"Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable", écrivit Kant dans sa célèbre première phrase. "L'état de tutelle", expliquait-il immédiatement, "est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre".
Kant était convaincu que la liberté était la condition essentielle à la transcendance de l’état d’immaturité de l’humanité. “Si seulement la liberté était autorisée”, écrivait-il en référence au public, “les Lumières seraient presque inévitables”.
Je suggère ici que nous considérions le terme "discernement" selon la définition des jésuites. Dans l'éducation jésuite, le "discernement" désigne la capacité d'une personne à porter des jugements, à faire des choix, à élaborer des plans d'action, etc. en tant qu'individu autonome, libre de toute intervention d'autrui, de toute contrainte ou de toute autre forme d'influence extérieure.
En un mot, cela signifie être à l'écoute de soi-même, ce qui implique une certaine confiance en soi. De plus, et c'est là un point essentiel, l'individu qui fait preuve de discernement juge et choisit en fonction de ses valeurs morales et en se référant toujours au bien commun, au plus grand bien de l'humanité.
Pour en revenir à Kant, "Qu'est-ce que les Lumières ?" ne compte que sept pages dans la traduction anglaise que j'utilise, mais propose une grande richesse de réflexion. "Immaturité (ou état de tutelle) auto-imposée", incapacité à comprendre quoi que ce soit sans l'aide d'autrui : ce sont là des expressions accablantes pour décrire les personnes non éclairées, dirais-je.
Kant affirmait en outre que la plupart des gens préfèrent cet état d’ignorance, cette obscurité. “Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience pour me servir de conscience, un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire, écrivait-il, je n’ai alors pas besoin de fournir le moindre effort. Il ne m’est pas nécessaire de penser dès lors que je peux payer ; d’autres assumeront bien à ma place cette fastidieuse besogne”.
Étant de nature compatissante, Kant attribuait cette tendance chez la majorité des gens à “la paresse et la lâcheté”, selon ses propres termes. Il faisait référence à cet état de conformité apathique qui nous est aujourd’hui si familier.
Mais la nouvelle liberté annoncée par le siècle des Lumières, affirmait Kant, fera progresser l’humanité au-delà de cette condition, à tel point qu’il concluait que son époque méritait le nom qu’elle avait alors acquis.
“Rien n’est nécessaire à cette illumination, si ce n’est la liberté”, écrivait-il. Et, dans le contexte de l’Ancien Régime, Kant pouvait supposer de manière crédible le désir ardent de liberté des gens. “Si l’on demande aujourd’hui : “Vivons-nous actuellement à une époque éclairée ?”, la réponse est “Non, mais nous vivons à une époque d’illumination””, écrivait-il.
Notre réalité est très différente. Nous n’avons aucune raison de supposer que le progrès est inévitable, comme le faisait Kant. Nous sommes en effet profondément confus sur ce point, confondant comme nous le faisons habituellement le progrès technologique et matériel avec le véritable progrès humain.
Fuir la liberté
Comme [Erich] Fromm et d’autres l’ont fait valoir de manière convaincante, la peur de la liberté est aujourd’hui très répandue dans nos sociétés. La plupart des gens sont terrifiés par la liberté, et quand je dis “terrifiés”, je le pense littéralement : ils meurent à leur vie, à leurs propres sources de vitalité, menant une existence qui se résume à une survie de subsistance, ou à un “désespoir tranquille”, comme le disait [Henry David] Thoreau.
La prévalence des idéologies dans nos sociétés me semble être un point qui ne nécessite aucune explication. Et l’attrait des idéologies réside bien sûr dans le fait qu’elles exigent la croyance, mais pas la réflexion ni le jugement — ni même la raison. Ainsi, nous constatons partout autour de nous cet état d’immaturité auto-imposée.
Idéologie, conformisme : ce sont les refuges dans lesquels beaucoup, et je dirais même la plupart des gens, se complaisent dans leur peur fondamentale de la liberté. Ils découlent tous deux de ce que Kant appelait “l’orientation par autrui”, ce qui implique une certaine soumission à l’une ou l’autre manifestation du pouvoir, comme Kant voulait certainement le suggérer.
Il existe une infinie variété de ces manifestations dans nos vies aujourd’hui, et nous en sommes pour la plupart très, très dépendants. En d’autres termes, nous dépendons des autorités qui nous dominent pour savoir quoi penser – “la fastidieuse besogne” – et, de la même manière, quoi ne pas penser et, globalement, comment vivre et ne pas vivre.
En d’autres termes, à quel point sommes-nous profondément engagés dans notre ère de déraison ? Cette ère nous décharge des responsabilités qui vont de pair avec la liberté, avec la capacité de discernement, avec le devoir d’exercer un jugement autonome.
Tout cela est pris en charge par ces formes de pouvoir qui planent au-dessus et autour de nous à tel point que nous les intériorisons. Dans cet état de tutelle, il n’est pas nécessaire de penser, comme l’écrivait Kant il y a 241 ans. Nous n’avons pas besoin aujourd’hui de changer une seule syllabe ces mots. Et c’est lorsque nous cessons de penser que le pouvoir grandit et s’affranchit de plus en plus de nous, s’isole de plus en plus et, par conséquent, devient de plus en plus corrompu.
Nous sombrons ainsi de manière toujours plus inévitable dans notre ère de déraison.
Le siècle des Lumières s’est inspiré des progrès scientifiques des 16ème et 17ème siècles, ce qui a suscité l’inquiétude des penseurs des Lumières tels que Kant et, bien sûr, Paine, qui était déiste.
Si les lois scientifiques régissaient notre monde, qu’adviendrait-il de notre moralité, de notre défense de valeurs telles que la justice, de notre engagement envers, selon mes propres termes, la cause humaine ? Où nous mènerait la raison, exercée par l’individu, libérée de tout ce que les Lumières laisseraient derrière elles au nom de la liberté ?
Vers un matérialisme pur et simple, vers l’indifférence envers les autres, vers l’étroitesse d’esprit, vers le narcissisme, vers l’hédonisme, vers le nihilisme ?
La raison sans moralité : au risque de simplifier à l’extrême, c’était là une inquiétude largement partagée.
Et nous voyons bien aujourd’hui que cette préoccupation était justifiée. La raison était censée être l’agent de l’émancipation humaine. À notre époque, la raison nous soumet à la tyrannie des systèmes, des technologies, des procédures de gestion scientifique déshumanisées et des élites au pouvoir qui ne connaissent ni éthique, ni moralité (au sens large), ni rien d’autre que leur propre imposition, leur propre application et leur propre reproduction.
John Ralston Saul, un écrivain canadien que j’estime beaucoup, a publié un livre sur ce phénomène en 1992. Il l’a intitulé Voltaire’s Bastards (Les bâtards de Voltaire), avec pour sous-titre The Dictatorship of Reason in the West (La dictature de la raison en Occident). Ralston Saul y soutient que toute la vie en Occident a été défigurée par la perversion de la raison.
La raison n’a plus rien à voir avec l’émancipation humaine : elle est devenue un outil par lequel les élites — politiques, économiques, technocratiques, culturelles — exercent un contrôle subreptice sur la structure et l’orientation de nos sociétés, notre discours public — et, en fait, notre capacité même à voir le monde qui nous entoure — et donc notre capacité à raisonner.
C’est ce que j’entends par notre ère de déraison. Au cœur de celle-ci, nous trouvons ce que j’ai appelé il y a de nombreuses années “l’irrationalité de l’hyperrationalité”. Pour expliquer mon propos, j’espère sans trop simplifier, tout prend sens si nous considérons les choses strictement selon leur cadre de référence interne et si nous restons dans le présent éternel dans lequel la corruption de la raison nous enferme.
Si nous parvenons à sortir de cette construction — si nous trouvons notre chemin grâce à la raison authentique, je veux dire — très peu de choses ont un sens. C’est ce que j’entends par l’irrationalité de l’hyperrationalité.
Dans L’homme unidimensionnel, [Herbert] Marcuse a écrit sur la “rationalité technologique”. Mon “irrationalité de l’hyperrationalité” se rapproche me semble-t-il de la pensée de Marcuse. “L’univers totalitaire de la rationalité technologique, écrit-il, est la dernière transmutation de l’idée de raison”. Il évoque ensuite “le processus par lequel la logique est devenue la logique de la domination”.
C’est une autre façon d’exprimer ce que je veux dire.
La raisonavant la croyance
Je voudrais maintenant replacer notre ère de l’irrationalité dans son contexte historique, et pour ce faire, je me réfère à un autre livre qui m’a beaucoup marqué au fil des ans.
Max Horkheimer a publié Eclipse of Reason en 1947. Il y affirme que, à l’époque où il a publié son livre, la raison avait été “instrumentalisée”. Cela signifie que la raison n’est plus un moyen de comprendre le monde qui nous entoure, mais qu’elle sert plutôt à justifier et à atteindre ses propres objectifs. Horkheimer a appelé cela la “raison subjective”, par opposition à la raison objective.
Si l’on remonte aux Grecs, la raison objective exige que la pensée soit menée sans référence à l’opportunité ou non de ses conclusions. La raison doit déterminer la croyance et non l’inverse, comme Socrate nous l’a enseigné : laisser la croyance déterminer la raison est le danger inhérent à la raison subjective. Et, pour reprendre le terme de Horkheimer, la raison subjective est au cœur même de notre ère de déraison.
Pour illustrer ce point en termes plus courants, que voulons-nous dire lorsque nous disons “Cela semble raisonnable”, “Cela va de soi” ou simplement “Cela a du sens” ? Nous voulons dire, d’une manière ou d’une autre, que pour que votre raisonnement soit valable, il doit vous aider à atteindre vos objectifs. Il n’est pas difficile de reconnaître que ce sont les descendants illégitimes de Voltaire qui ont instrumentalisé la raison de cette manière, comme l’a fait valoir Ralson Saul.
La “certitude” de la guerre froide
Nous devrions prendre le temps de réfléchir à la date de publication de l’ouvrage de Horkheimer, deux ans après les victoires de 1945.
La “grande science”, comme nous l’appelons aujourd’hui, a commencé à se développer dans les années 1930, et avec elle est apparue une préoccupation, particulièrement évidente en Amérique, pour la certitude totale et la sécurité totale — deux choses qui ne sont même pas vaguement possibles. S’il y a jamais eu un agent plus purement dédié à l’irrationalité de l’hyperrationalité que la grande science, je veux dire, je ne vois pas ce que cela pourrait être.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette préoccupation pour la certitude et la sécurité dictait plus ou moins la politique étrangère et militaire américaine. L’année 1947 marqua bien sûr le début de la guerre froide, qui transforma ce qui était une préoccupation des milieux scientifiques et politiques — la certitude totale, la sécurité totale, l’élimination de tout risque — en une obsession nationale.
La raison autoritaire
Pour conclure avec Horkheimer, celui-ci associait la corruption de la raison à l’isolement croissant du pouvoir et à une tendance à l’autoritarisme dans les démocraties occidentales. En réponse, il affirmait que la raison devait à nouveau être mise au service de sociétés fondamentalement morales et justes, et plus généralement de la cause de l’émancipation humaine.
Selon Marcuse, cela exigeait de nous ce qu’il appelait un “grand refus” , un rejet de la déshumanisation de l’humanité par le biais de ce qu’il appelait les “technologies de pacification”.
Il est peut-être impossible, voire insensé, de fixer une date pour le début de notre ère de déraison, mais je propose, au vu de tout ce que j’ai décrit très sommairement, le milieu du 20ème siècle. C’est à cette époque que la grande science et la guerre froide ont convergé dans la plus malheureuse des combinaisons pour attribuer à l’idéologie, d’une part, et à la technologie, d’autre part, la primauté qui nous apparaît aujourd’hui à tous comme évidente.
Idéologie et technologie : ne sont-elles pas notre fléau ? Toutes deux ont dévasté nos capacités communes de discernement, de jugement et, plus généralement, notre capacité à penser et à raisonner, tout en encourageant — pour revenir à Kant — notre dépendance immature et excessive à l’égard de diverses formes de pouvoir et d’autorité, qui se manifestent de manière toujours plus diffuse et lointaine.
Ce que Horkheimer et d’autres ont détecté dans les années 1940 me semble si ancré, si intimement lié au tissu de nos sociétés, qu’il marque notre époque comme distincte de ce qui l’a précédée. Soixante-dix-huit ans après la publication du livre de Horkheimer, ce qu’il considérait comme une éclipse me semble être l’aube sombre d’une autre ère.
En Occident, nous avons subi un effondrement radical du sens à notre époque. Nous avons perdu, de manière décisive selon moi, ce lien entre la raison et la moralité que le 18ème siècle considérait comme essentiel. Nous avons définitivement perdu notre idée du bien commun comme point d’ancrage à partir duquel la raison peut s’exprimer.
En d’autres termes, nous avons perdu toute notion plus large d’un telos commun, d’un objectif ou d’un but ultime. Ce sont là les conséquences de notre chute dans l’hédonisme et le nihilisme et, parmi les élites au pouvoir — pour reprendre l’expression de C. Wright Mills —, d’une préoccupation du pouvoir pour le pouvoir, le pouvoir comme mesure ultime et vecteur de valeur.
Alors que nous sommes réunis ici, et c’est toujours un plaisir pour moi d’être avec vous pour exactement ce que je vais dire maintenant, nous sommes la preuve vivante qu’il existe un moyen de sortir de notre ère de déraison, une pensée que je suppose ne pas avoir à expliquer.
Les âges viennent et s’achèvent, et celui-ci ne fera pas exception. Je pousse peut-être un peu loin le terme de Marcuse, mais pas tant que ça, lorsque je suggère que nous devons considérer la valeur du refus systématique habituel comme un moyen crucial de tracer notre chemin dans notre époque.
Je ne pense pas que nous puissions poursuivre notre raisonnement en partant du principe que le projet consiste à récupérer ou à restaurer quelque chose. Il n’y a pas de retour en arrière possible.
De nouvelles sensibilités et une nouvelle conscience sont, dans l’histoire, le prélude à de grands changements. Nous devons donc réfléchir en termes de nouvelle conscience, de manière à pouvoir, grâce à nos facultés de raison et de jugement, voir les problèmes et les crises de notre époque tels qu’ils sont, sans “l’aide d’autrui”, pour reprendre une fois de plus Kant, sans référence à une autorité supérieure, lointaine ou puissante simplement parce qu’une telle autorité est au-dessus de nous, nous apparaît lointaine ou plus puissante que nous, et sans présumer que ce que j’appelle le “ce qui est” de notre civilisation est rationnel ou sensé simplement parce que c’est le “ce qui est” que nous voyons par nos fenêtres.
De même, nous devons trouver par nous-mêmes un nouveau langage, en nous rappelant que la fonction première du langage n’est pas la parole, mais la pensée. Nous aurons besoin de ce nouveau langage pour repenser notre façon de penser, pour rattacher la raison à la cause humaine.
Feu Robert Parry était un journaliste d’une intégrité irréprochable qui a fondé, il y a 30 ans cette année, Consortium News, où j’écris régulièrement et dont le rédacteur en chef, Joe Lauria, est parmi nous cette année. Bob a un jour fait une remarque mémorable, à l’occasion de la remise d’un de ses nombreux prix : “Je me fiche de savoir quelle est la vérité. Tout ce qui m’importe, c’est de connaître la vérité”.
C’est un argument – à la fois succinct et élégant – en faveur d’un retour au socratique. C’est un argument en faveur de la raison objective, un argument contre le fléau de la raison subjective, pour reprendre le terme de Horkheimer.
C’est une protestation. C’est un grand refus, c’est un argument contre notre obscurcissement.
Et c’est l’argument que nous devons avancer, tout comme nous le faisons en nous réunissant ici.
Patrick Lawrence, correspondant à l’étranger depuis de nombreuses années, notamment pour L’International Herald Tribune, est chroniqueur, essayiste, conférencier et auteur, plus récemment de Les journalistes et leurs Ombres, disponible de Clarity Press or via Amazon. D’autres livres incluent Le temps n’est plus : les Américains après le siècle américain. Son compte Twitter, @thefloutist, a été définitivement censuré.
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