❖ “No Kings”, même trône
Crier “Pas de rois” ne revient pas à retirer le roi de la scène. C’est demander un autre acteur pour le même rôle, dans une reprise, avec la même mise en scène & ainsi, la machine remercie & continue
NO KINGS, SAME THRONE
(ndz : Titre en anglais dans l’article italien - PAS DE ROIS, MÊME TRÔNE)
Par Tom Joad, le 30 mars 2026, L’AntiDiplomatico
Alors que des dizaines de milliers de personnes défilaient samedi dans les rues de Rome sous le slogan “No Kings – Contre les rois et leurs guerres”, avec la détermination festive et plurielle de sept cents organisations – de la CGIL à Amnesty International – convergeant de la Piazza della Repubblica vers San Giovanni, il convient de s’arrêter un instant avant de céder à la rhétorique de la participation et de poser la question que personne n’ose formuler clairement : et si le problème n’était pas les rois ?
La question n’est ni rhétorique, ni provocatrice au sens péjoratif du terme. C’est une question qu’un acteur-penseur italien, Carmelo Bene, avait posée avec une rigueur conceptuelle implacable des décennies avant que le lexique de la “mobilisation mondiale” ne devienne le jargon courant de toutes les places occidentales. L’opération de Bene – condensée dans le célèbre “Richard III” et dans sa longue élaboration théorique avec Gilles Deleuze – consistait à soustraire le protagoniste de la scène, à faire sortir le Roi du drame, non pas pour révéler le chaos ou le vide, mais exactement le contraire : la machinerie du pouvoir qui continue de fonctionner à la perfection même sans le Sujet qui l’incarnait, l’appareil qui devient d’autant plus visible que l’alibi de la volonté individuelle qui le masquait a été écarté.
La perspicacité de Bene résidait précisément là : tant qu’il y a un roi sur scène, le public peut croire que le pouvoir est le fruit d’une volonté, d’une action individuelle, et peut donc croire qu’il suffit de changer de roi pour changer le pouvoir, qu’il suffit de remplacer [le président américain Donald J.] Trump par [le maire de New York Zohran] Mamdani pour mettre un terme à la machine de guerre. Le Sujet n’est pas l’agent du pouvoir mais son alibi, et ce dernier est d’autant plus efficace que le public le déteste, car la haine envers le roi est le moyen le plus sûr de ne pas voir le trône.
Appliquée à la guerre contemporaine, cette soustraction apporte un éclairage intuitif politique d’une portée capitale : si l’on retire le président, le Premier ministre, le général du théâtre des opérations, ce qui reste n’est ni le chaos, ni l’absence de guerre, mais la guerre dans sa nudité structurelle, en tant que processus automatique d’accumulation capitaliste et de destruction coloniale qui ne nécessite aucune volonté individuelle pour se perpétuer, qui se reproduit indépendamment de qui occupe la Maison Blanche ou le Pentagone, et qui réside dans la logique même du système, continuant à fonctionner tant que ce système existe.
Or, le cortège qui défile aujourd’hui dans les rues de Rome et sur les places des métropoles occidentales est traversé par une contradiction que son nom même révèle sans le vouloir. “No Kings” : pas de rois. Mais dire “pas de rois”, c’est encore penser selon la logique du roi, c’est encore croire que le pouvoir réside dans le corps du souverain et que sa destitution équivaut à la destitution du pouvoir. Le programme de la manifestation – avec sa condamnation du virage oligarchique, autoritaire et répressif du gouvernement Meloni sous l’influence de Trump, avec son appel à mettre fin aux politiques bellicistes comme si celles-ci relevaient de l’arbitraire d’un exécutif plutôt que de la condition structurelle d’une économie qui, sans dépenses militaires, ne parvient plus à générer une demande globale suffisante – reproduit exactement l’illusion que Bene avait démasquée : l’illusion qu’il suffit de retirer le roi de la scène pour que le drame prenne fin.
On réclame la fin des guerres de Meloni, tout comme on réclamera demain la fin des guerres de celui ou celle qui occupera le Palazzo Chigi ; pourtant, les dépenses militaires italiennes augmentent sous tous les gouvernements, les contrats avec Leonardo et Fincantieri se multiplient quelle que soit la couleur politique de l’exécutif, le contrôle de l’OTAN sur le territoire national s’étend avec le consentement bipartite du centre-droit et du centre-gauche, et les exportations militaires italiennes n’ont cessé d’augmenté progressivement au fil des ans jusqu’à la flambée actuelle, sans qu’aucun des gouvernements dirigés par le centre-gauche ou confiés à des technocrates et des banquiers soutenus par le centre-gauche – ni [Romano] Prodi, ni [Massimo] D’Alema, ni [Giuliano] Amato, ni [Mario] Monti, ni [Enrico] Letta, ni [Matteo] Renzi, ni [Paolo] Gentiloni, ni [Giuseppe] Conte, ni [Mario] Draghi – n’ait fait quoi que ce soit pour inverser cette trajectoire. Au contraire, ils l’ont renforcée, car cette trajectoire ne dépend pas d’eux : ce n’est pas le roi qui mène le carrosse, c’est le carrosse qui mène le roi.
Ce que cette opinion publique continue d’occulter – malgré toute son indignation généreuse, sa compassion sincère pour les victimes et l’élan légitime suscité par un résultat référendaire qui a envoyé un signal fort –, c’est que la guerre contre l’Iran actuellement en cours n’est ni “la guerre de Trump”, ni “la guerre de Netanyahou” : c’est la guerre du capital financier qui a besoin de la destruction périodique d’actifs pour régénérer les cycles d’accumulation, de l’industrie extractive à qui il faut de nouveaux territoires à piller, du complexe militaro-industriel qui doit justifier des dépenses qui, en Europe, ont doublé en trois ans et qui ne seront pas réduites d’un seul centime même si demain, [Elly] Schlein ou [Giuseppe] Conte ou [Maurizio] Landini ou [Ilaria] Salis ou quelqu’un d’autre de la même vieille clique devaient prendre la place de Meloni. En effet, c’est parce que la structure est plus forte que n’importe quel individu et que l’individu qui prétend la gouverner est déjà gouverné par celle-ci dès l’instant où il prend ses fonctions.
À Minab, le 28 février dernier, une opération aérienne conjointe américano-israélienne a frappé une école primaire, faisant 170 victimes parmi les fillettes, déchiquetées par les bombes. Ce n’est pas un roi qui a frappée : c’est une chaîne logistique qui commence par la production de composants dans des usines du Michigan, passe par des contrats classifiés du Pentagone, transite par des bases dans le Golfe et arrive – sous l’égide de l’algorithme quasi divin de l’intelligence artificielle – sur une école iranienne avec la précision chirurgicale d’un système qui n’a besoin d’aucune décision souveraine pour fonctionner, car chaque décision est déjà inscrite dans les protocoles, les codes d’engagement, les chaînes de commandement d’un appareil de destruction qui n’a nul besoin de la volonté du président pour s’activer, mais l’exhibe comme sa propre mise en scène, comme une ratification a posteriori d’un processus qui la précède et la dépasse.
Voici le constat sans concession qu’un mouvement véritablement contestataire devrait formuler, mais qu’il n’a ni le courage ni la lucidité de mettre en pratique : fini les rois, c’est le trône qu’il faut renverser, c’est-à-dire la fonction elle-même, et non la personne qui l’occupe.
Carmelo Bene l’avait compris : retirer le protagoniste de la scène n’est pas un acte de capitulation ; c’est le geste politique le plus radical qui soit, car il oblige le spectateur à voir ce que le protagoniste cachait : la machine, le dispositif, la structure. Mais ce retrait doit être réel, et non pas purement symbolique. Scander “Pas de rois” ne revient pas à retirer le roi de la scène : c’est demander un autre acteur pour le même rôle, dans une reprise de la pièce, avec la même mise en scène. Et ainsi, la machine remercie et continue de fonctionner.
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