❖ Mon exil intérieur
À l'instar d'un incendie de forêt les vents se déchaînent actuellement. Le feu se propage à proximité de l'Iran ou ailleurs & il est certain qu'il s'étendra. Telle est la nature démoniaque de l'Empire
Mon exil intérieur
Par Edward Curtin, le 10 décembre 2024, Blog Personnel
"La guerre, dis-je, dépasse la paix autant que le jour dépasse la nuit : elle est vive, audible et pleine d'énergie. La paix est une véritable apoplexie, une léthargie ; elle est morose, sourde, soporifique, insensible ; elle engendre plus d'enfants bâtards que la guerre ne détruit d'hommes."
- Shakespeare, Coriolanus
Il y a longtemps, mais il me semble que c'était hier, je ne suis pas allé à la guerre menée par les États-Unis contre le Viêt Nam, mais c'est la guerre qui est venue à moi. C'est là que mon exil a commencé.
Je vous raconte cela pour tâcher de jeter un certain éclairage sur les guerres et les alarmes d'aujourd'hui, car mon histoire est commune à un petit sous-ensemble d'Américains de ma génération. Nous avons appris il y a longtemps que les États-Unis étaient dirigés par des assassins impitoyables se délectant de la guerre. Le Viêt Nam, le programme Phoenix, le Cambodge, l'Indonésie, et ainsi de suite. Rien ne leur échappait. Nous avions le sentiment qu'ils ne s'arrêteraient jamais et cela n'est d'ailleurs pas arrivé. Le génocide des Palestiniens, la guerre par procuration contre la Russie via l'Ukraine, l'actuel bain de sang américano-israélien-turc en Syrie et au Liban mené par nos terroristes impitoyables - tout cela est cauchemardesque, maléfique, totalement diabolique et renvoie à l'enfer sur terre. Et la situation ne fera qu'empirer au fil du temps.
Les médias mainstream prétendent que le nouveau sauveur de la Syrie est le chef terroriste "rebelle", Abu Mohammad al-Jolani, le chef fondateur d'Al-Qaïda en Syrie, al-Nusra, et un ancien adjoint du chef d'ISIS, Abu Bakr al-Baghdadi.
S'il est vrai que le monde est depuis toujours un banc de boucherie où les guerres, la haine et les conflits sont monnaie courante, le mot "toujours" n'a pour moi aucun sens. En effet, je n'ai jamais vécu dans le "toujours".
J'ai vécu depuis ma naissance aux États-Unis, à une époque où ce pays s'est avéré être le premier boucher du monde, en commençant par les bombardements nucléaires d'Hiroshima et de Nagasaki, puis en enchaînant les guerres sans relâche, en assassinant des dirigeants étrangers et nationaux, y compris le président Kennedy, en fomentant et en exécutant des coups d'État, en soutenant et en armant des dictateurs et des terroristes impitoyables, et en instaurant une économie tributaire de la guerre.
Tout cela a été soutenu par des mensonges et une propagande que la plupart des Américains ont avalés. Un ethos "Yankee doodle dandy" profondément enraciné, associé à l'exceptionnalisme américain et à une fausse innocence auto-induite.
Ce matin même, 8 décembre 2024, comme il l'a fait pendant la guerre du Vietnam, le New York Times a vomi des mensonges sur les événements en Syrie, qualifiant les terroristes djihadistes soutenus par les États-Unis (Hayat Tahrir al-Sham/Al Qaeda, et al.) de "rebelles" et le renversement du gouvernement d'Assad de "guerre civile". Ce faisant, le quotidien ne fait que ce qu'il a toujours fait en tant qu'organe de la politique étrangère américaine, oubliant apparemment que c'est l'administration Obama qui, en 2012, a lancé l'opération Timber Sycamore, un programme de la CIA visant, sous couvert d'une guerre civile, à renverser le président syrien Bachar el-Assad dans le cadre d'un effort plus large visant à affaiblir l'Iran et la Russie pour le contrôle de la région par les États-Unis, Israël, la Turquie et l'OTAN.
Il s'agit d'une propagande en cours pour une guerre bien plus vaste, comme l'attestent la présence des forces ukrainiennes en Syrie et les bombardements israéliens habituels. À l'instar d'un incendie de forêt sur une crête de montagne, les vents se déchaînent actuellement, et il est certain que le feu qui se propage à proximité de l'Iran ou ailleurs s'étendra.
Pour paraphraser Thoreau, il n'est pas nécessaire de se préoccuper d'une myriade de cas et d'applications, la seule chose nécessaire est de se familiariser avec le principe, qui dans ce cas est la nature démoniaque de longue date de la politique étrangère des États-Unis, qui est synchronisée avec le fait de mener une guerre perpétuelle.
Pourtant, la plupart des citoyens ne veulent pas aller au-delà de ces titres mensongers repris par tous les grands médias. Ils ne l'ont jamais fait, sauf lorsque les questions les concernaient personnellement, comme lorsqu'il y avait un appel sous les drapeaux.
Certes, la propagande du gouvernement et des médias y a largement contribué, mais tant de crimes de guerre ont été perpétrés au grand jour et accompagnés par les acclamations du public agitant des drapeaux au point que la propagande n'est qu'une partie de l'explication.
La volonté de croire et l'auto-illusion y sont pour beaucoup. Et les populations semblent aimer la guerre, si elle se déroule loin d'elles et que les pom-pom girls se trouvent de ce côté-ci de l'océan. La guerre donne du piquant à la vie, comme un vrai crime mystérieux, un scandale sexuel ou un ouragan en approche.
Qui plus est, elle fournit les racines du mythe national, du foyer mythique, de l'utérus mythique, où l'on peut encourager l'équipe locale en se tenant debout avec des dizaines de milliers de membres de l'équipe et en scandant les mots "bombs bursting in air" (les bombes fusent et explosent dans l'air) tout en ressentant un élan de fierté patriotique. Ce désir d'être patriotiquement conventionnel, de soutenir l'équipe nationale en temps de guerre et de paix, est extrêmement puissant. D'où la création d'une bureaucratie titanesque appelée Homeland Security (sécurité intérieure), le mot anti-américain "homeland" (patrie) étant tiré directement du meeting d'Hitler à Nuremberg en 1934. Encouragez, encouragez, encouragez encore l'équipe nationale.
Je connais le sentiment patriotique. Il m'a quitté en 1967, quand mon exil a commencé. Pour l'essentiel, il n'est pas apparu aux observateurs extérieurs, car certains endroits sont difficiles à atteindre, et celui en son sein est le plus éloigné. La "normalité" de ma jeunesse a essuyé son premier électrochoc avec l'assassinat de JFK en 1963. En 1967, je m'étais engagé dans les Marines, avant de me déclarer objecteur de conscience lorsque j'ai pris conscience du mal que mon pays infligeait au Viêt Nam. J'étais sur le point de partir.
Dans les années qui ont suivi, alors que Malcom X, MLK, Jr. et RFK étaient assassinés et que Johnson et Nixon mentaient et brutalisaient le Viêt Nam, ma compréhension de l'histoire et de la politique s'est approfondie et affinée. Ma famille et mes amis m'ont traité de communiste parce que j'étais un officier de liaison et que je m'opposais à la guerre et à un gouvernement menteur. C'était risible mais implacable.
De nombreuses années se sont écoulées, et les accusations se sont succédé et accumulées au fil du temps. Depuis des années, le nom attribué à ceux osant dire que le Russia Gate était une conspiration démocrate et que la guerre contre la Russie en Ukraine était un projet américain depuis le début, est devenu un nom injurieux, un théoricien "du conspirationnisme/du complot" ou un sympathisant de la Russie. Il y a bien d'autres choses encore.
Mais ce que je veux souligner à propos de l'exil intérieur, c'est que j'ai dû adopter les gestes de la normalité dans la vie de tous les jours - créer un personnage avenant - pour passer les journées. Mon enseignement et mes écrits sont restés aussi percutants qu'auparavant, mais ma famille, mes amis, mes collègues universitaires et mes connaissances ne suivaient pas mes cours et ne lisaient pas mes écrits, qu'ils s'efforçaient d'éviter.
De nos jours, de plus en plus de personnes ont été contraintes d'adopter une double vie et de renoncer à parler à leurs proches de nombreux sujets - la politique, les guerres, le Covid, etc. Quelque chose s'est brisé. En fait, presque tout.
Accepter la conclusion que le pays est dirigé par une bande d'impérialistes bellicistes et impitoyables est un pas de trop pour la plupart des gens. Ils doivent être bien intentionnés ou se tromper, car leur cœur est à la bonne place, comme le prétendent tant d'esprits. C'est du moins ce qu'ils pensent des dirigeants qu'ils soutiennent.
L'un des principaux moyens de poursuivre les guerres sans fin est le jeu politique meurtrier du moindre des deux maux. Si c'est le parti politique de quelqu'un qui mène les guerres à l'étranger, il y a toujours de nombreuses raisons de le trouver meilleur que les guerres de l'autre camp. "Le dirigeant de mon parti est peut-être un belliciste, mais il est meilleur que le vôtre" est le sous-entendu tacite. Cette astuce est étayée par une foule d'excuses atténuantes pour justifier l'illusion que l'on est pour la paix alors même que ces guerres se déroulent sans relâche au fil des décennies et que les dirigeants démocrates et républicains permutent leurs fauteuils.
Plutôt que de les rejeter tous, le désir de ressentir ce battement de cœur patriotique, aussi faible soit-il, et de rejeter la conclusion "extrémiste" selon laquelle la guerre est la force vitale du pays, demeure.
Tout au long des soixante années de ma vie d'adulte, les États-Unis n'ont cessé de mener des guerres, chaudes ou froides, petites ou grandes, ouvertement ou secrètement, dans le monde entier, et leur économie s'est de plus en plus transformée en un complexe militaro-industriel de sécurité nationale si vaste et si intimement lié à la vie quotidienne que le pays s'effondrerait sans lui. En clair : sous la vie quotidienne se tapit un culte de la mort, une rivière de sang. Si cela vous semble trop fort, proposez-moi un autre nom.
Il me semble très clair que la plupart des Américains souffrent aujourd'hui d'une sorte de maladie mentale traumatique, qu'ils tentent désespérément de nier de multiples façons. Si l'on gratte la surface d'une conversation quotidienne ou d'une salutation dans la rue, on voit des yeux rouler et des regards qui disent : "N'allons pas sur ce terrain, c'est trop fou !". Quelque chose s'est brisé, et les gens ressemblent à des désespérés ambulants avec le drapeau planté comme un poignard dans leur cœur.
Même les médias alternatifs, ces rédacteurs avec lesquels je partage les aspirations à un monde pacifique, ont pendant un bon moment laissé leurs espoirs l'emporter sur la réalité en affirmant que l'empire américain est condamné, tout comme Israël et l'agenda néolibéral et néoconservateur. Depuis de nombreux mois, j'ai remarqué que quelque chose ne tournait pas rond dans ces affirmations. Trop de vœux pieux. Trop peu d'appréciation des machinations de la CIA, du M-16, du Mossad, des conspirations turques. Il est naïf de penser que ces démons accepteraient la défaite sans entraîner le monde dans leur chute.
Je n'aime pas dire tout cela. C'est si déprimant. Mais je pense que c'est vrai.
Certaines personnes qui me connaissent me qualifient d'extrémiste et prétendent que je ne laisse pas de place au juste milieu. En ce qui concerne les guerres menées par les États-Unis, je dis qu'il n'y en a pas. La guerre est sans fin et fait partie intégrante de la politique étrangère des États-Unis, quel que soit le parti au pouvoir. Et la politique étrangère fait partie intégrante de la politique intérieure. Sans elle, le pays serait si différent. Bush, Obama, Trump, Biden - gober leurs mensonges, c'est être un imbécile.
Prendre conscience de la différence entre le pouvoir et l'innocence, c'est comprendre la nature démoniaque des guerres éternelles de l'Amérique. Lorsqu'en 2014, le président Obama a déclaré à West Point : "Je crois en l'exceptionnalisme américain avec chaque fibre de mon être", il révélait, consciemment ou non, une dure vérité, tout comme lorsqu'il a reçu le prix Nobel de la paix et a dit au monde qu'il croyait en la guerre. Mais en souriant.
Parce que la guerre est le nerf de la guerre de ce pays "exceptionnel". Mais si vous continuez à répéter cela, ne vous attendez pas à ce que des sourires viennent à vous.
Edward Curtin est écrivain, chercheur et ancien professeur de sociologie. Poète, essayiste, journaliste indépendant, romancier.... écrivain - au-delà d'une cage de catégories et des coulisses. Ses travaux ont été largement publiés au fil des ans. Son nouveau livre s'intitule Seeking Truth in a Country of Lies.
📰 https://edwardcurtin.com/my-internal-exile/
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Tout est si bien dit, et, l’on comprend fort bien le sentiment de malaise que ressent l’auteur de ces lignes, l’incompréhension et le mal-être induits par le fait d’appartenir à ce pays ainsi que l’impuissance de ceux qui en sont conscients à induire un quelconque changement , voire à envisager même un changement. Malheureusement, la valse des POTUS se poursuit et, le pays ne dévie pas d’un pouce de la trajectoire qu’il s’est fixée, depuis …toujours.. Et, ce n’est certainement pas près de changer….