❖ L'oubli programmé
Une fois que l'on a oublié, une fois la mémoire purgée - objectif de tout génocidaire - on devient esclave des mensonges et des mythes, coupé de toute identité. On ne sait plus qui on est.
L'oubli programmé
Gaza est dévastée. Elle ne sera pas reconstruite, du moins pour les Palestiniens. Ceux qui y ont vécu passeront leur vie, à l'instar des survivants du génocide arménien, à tenter désespérément de préserver la mémoire.
Par Chris Hedges, le 18 novembre 2024, Blog Personnel
New York - Je me trouve dans le centre d'information Krikor et Clara Zohrab, à côté de la cathédrale arménienne Saint-Vartan, à Manhattan. Je tiens un livre relié, manuscrit, mêlant poésie, dessins et images de scrapbooking, écrit par Zaven Seraidarian, un survivant du génocide arménien. La couverture du livre, l'un des six volumes, porte la mention "Bloody Journal" (Journal sanglant). Les autres tomes affichent des titres tels que "Gouttelettes de printemps", "Larmes" ou encore "La cuillère en bois".
"Mon nom restera immortel sur la terre", écrit l'auteur. "Je parlerai de moi pour en dire plus".
Le centre abrite des centaines de documents, de lettres, de cartes de villages disparus dessinées à la main, de photographies sépia, de poèmes, de dessins et d'histoires - pour la plupart non traduites - sur les coutumes, les traditions et les familles notables des communautés arméniennes disparues.
Jesse Arlen, le directeur du centre, regarde avec tristesse le volume que je tiens dans ma main.
"Personne ne l'a probablement lu, regardé ou même su qu'il était là", dit-il.
Il ouvre une boîte et me tend une carte dessinée à la main par Hareton Saksoorian du village de Havav à Palu, où les Arméniens ont été massacrés ou expulsés en 1915. Saksoorian a réalisé cette carte de mémoire après s'être échappé. Les dessins des maisons arméniennes portent les noms minuscules inscrits à l'encre de ceux qui sont morts depuis longtemps.
Tel sera le sort des Palestiniens de Gaza. Eux aussi se battront bientôt pour préserver la mémoire, pour défier un monde indifférent qui est resté là, indifférent à les laisser se faire massacrer. Eux aussi chercheront obstinément à préserver les bribes de leur existence. Eux aussi écriront leurs mémoires, histoires et poèmes, dessineront des cartes des villages, des camps de réfugiés et des villes qui ont été anéantis, consigneront des histoires douloureuses de boucherie, de carnage et de perte. Eux aussi nommeront et condamneront leurs assassins, déploreront l'extermination de familles, dont des milliers d'enfants, et lutteront pour préserver un monde disparu. Mais le temps est un maître cruel.
La vie intellectuelle et affective de ceux qui ont été chassés de leur patrie est définie par le calvaire de l'exil, ce que l'érudit palestinien Edward Said m'a dit être "la déchirure inguérissable entre un être humain et son lieu d'origine". Le livre de Said Out of Place est un témoignage de ce monde perdu.
Le poète arménien Armen Anush a été élevé dans un orphelinat à Alep, en Syrie. Dans son poème "Sacred Obsession (Obsession sacrée)", il évoque la peine infligée à ceux qui ont survécu à un génocide.
Il écrit :
Pays de lumière, tu viens me trouver chaque nuit dans mon sommeil.
Chaque nuit, exaltée, comme une vénérable déesse, Tu apportes à mon âme exilée des sensations et des espoirs nouveaux.
Chaque nuit, tu apaises les hésitations de mon chemin. Chaque nuit, tu révèles les déserts infinis, Les yeux grand ouverts des morts, les pleurs des enfants au loin, Le crépitement et la flamme incandescente des innombrables corps brûlés, Et la caravane sans asile, toujours incertaine, toujours chancelante.
Chaque nuit, la même scène infernale, macabre - L'Euphrate épuisé lavant le sang des cadavres déchiquetés, Les vagues s'amusant avec les rayons du soleil, et soulageant le fardeau de son poids inutile et fatigant.
Les mêmes mares humides et noires de corps carbonisés, La même fumée épaisse enveloppant tout le désert syrien. Les mêmes voix venues des profondeurs, les mêmes gémissements, faibles et sans relief, Et la même barbarie brutale et impitoyable de la foule turque.
Le poème se termine cependant par un appel, non pas à ce que ces terreurs nocturnes cessent, mais à ce qu'elles "viennent à moi chaque nuit", à ce que "la flamme de vos héros" accompagne pour toujours "mes jours".
"La lutte de l'homme contre le pouvoir est celle de la mémoire contre l'oubli", nous rappelle Milan Kundera.
Mieux vaut endurer un traumatisme atroce que d'oublier. Une fois que nous oublions, une fois que la mémoire est purgée - l'objectif de tous les tueurs génocidaires - nous devenons esclaves des mensonges et des mythes, coupés de nos identités individuelles, culturelles et nationales. Nous ne savons plus qui nous sommes.
"Il suffit de si peu, d'infiniment peu, pour qu'une personne franchisse la frontière au-delà de laquelle tout perd son sens : l'amour, les convictions, la foi, l'histoire", écrit Kundera dans The Book of Laughter and Forgetting (Le livre du rire et de l'oubli). "La vie humaine - et c'est là son secret - se déroule à proximité immédiate de cette frontière, voire à son contact direct ; elle n'est pas à des kilomètres, mais à une fraction de pouce".
Ceux qui ont franchi cette frontière nous reviennent en tant que prophètes, des prophètes que personne ne veut entendre.
Les Grecs de l'Antiquité croyaient qu'au moment où les âmes des défunts étaient transportées vers Hadès, on les forçait à boire l'eau de la rivière Léthé pour éradiquer la mémoire. La destruction de la mémoire est l'oblitération finale de l'être, le dernier acte de la mortalité. La mémoire est la lutte pour retenir la main du passeur.
Le génocide de Gaza fait écho à l'anéantissement physique des chrétiens arméniens par l'Empire ottoman. Les Turcs ottomans, qui craignaient une révolte nationaliste comme celle qui avait secoué les Balkans, ont chassé la quasi-totalité des deux millions d'Arméniens de Turquie. Les hommes et les femmes étaient généralement séparés. Les hommes étaient souvent immédiatement assassinés ou envoyés dans des camps de la mort, comme ceux de Ras-Ul-Ain - en 1916, plus de 80 000 Arméniens y ont été massacrés - et de Deir-el-Zor, dans le désert syrien. Au moins un million d'entre eux ont été contraints à des marches de la mort - ce qui n'est pas sans rappeler les Palestiniens de Gaza déplacés de force par Israël, jusqu'à une douzaine de fois - dans les déserts de ce qui est aujourd'hui la Syrie et l'Irak. Là, des centaines de milliers de personnes ont été massacrées ou sont mortes de faim, de froid et de maladie. Les cadavres jonchent les étendues désertiques. En 1923, on estimait à 1,2 million le nombre d'Arméniens morts. Les orphelinats du Moyen-Orient ont été inondés de quelque 200 000 enfants arméniens sans ressources.
La résistance vouée à l'échec de plusieurs villages arméniens situés dans les montagnes le long de la côte de l'actuelle Turquie et de la Syrie, qui ont choisi de ne pas se plier à l'ordre de déportation, a été relatée dans le roman de Franz Werfel The Forty Days of Musa Dagh (Les quarante jours de Musa Dagh). Marcel Reich-Ranicki, un critique littéraire germano-polonais qui a survécu à l'Holocauste, a déclaré que ce roman avait été largement lu dans le ghetto de Varsovie, qui avait organisé un soulèvement voué à l'échec en avril 1943.
En 2000, j'ai interviewé, à l'âge de 98 ans, l'écrivain et chanteur Hagop H. Asadourian, l'un des derniers survivants du génocide arménien. Né dans le village de Chomaklou, dans l'est de la Turquie, il a été déporté avec le reste de son village en 1915. Sa mère et quatre de ses sœurs sont mortes du typhus dans le désert syrien. Il lui aura fallu attendre 39 ans pour retrouver sa seule sœur survivante, dont il a été séparé une nuit près de la mer Morte, alors qu'ils fuyaient avec un groupe d'orphelins arméniens en haillons de la Syrie vers Jérusalem.
Il m'a expliqué qu'il écrivait pour donner une voix aux 331 personnes avec lesquelles il s'est enfoncé dans la Syrie en septembre 1915, dont 29 seulement ont survécu.
"Quoi qu'il en soit, on ne peut jamais vraiment retranscrire ce qui s'est passé", a déclaré Asadourian. "C'est trop macabre. Je me bats toujours avec moi-même pour me souvenir de ce qui s'est passé. Vous écrivez parce que vous vous devez de le faire. Tout cela remonte à l'intérieur de vous. C'est comme un trou se remplissant constamment d'eau et impossible à assécher. C'est pour cela que je continue."
Il s'est arrêté pour se remettre de ses émotions avant de poursuivre.
"Lorsque le moment est venu d'enterrer ma mère, j'ai dû demander à deux autres jeunes garçons de m'aider à porter son corps jusqu'à un puits où l'on jetait les cadavres", raconte-t-il. "Nous avons fait cela pour que les chacals ne les dévorent pas. La puanteur était épouvantable. Des essaims de mouches noires bourdonnaient au-dessus du puits. Nous l'avons poussée à l'intérieur, les pieds d'abord, et les autres garçons, pour fuir l'odeur fétide, ont couru vers le bas de la colline. Je suis resté. Je devais regarder. J'ai vu sa tête, en tombant, heurter un côté du puits, puis l'autre, avant de disparaître. Sur le moment, je n'ai rien éprouvé du tout".
Il s'arrête, visiblement ébranlé.
"Quel genre de fils est-ce là ?", demande-t-il à voix basse.
Il a fini par trouver le chemin d'un orphelinat à Jérusalem.
"Ce sont des choses qui vous pénètrent, pas seulement une fois, mais tout au long de la vie, tout au long de la vie, jours après jours", a-t-il dit à un intervieweur de la Fondation américaine de la Shoah. "J'ai 98 ans. Et aujourd'hui, encore à ce jour, je ne peux rien oublier de tout cela. J'oublie peut-être ce que j'ai vu hier, mais je ne peux pas oublier de telles scènes. Et pourtant, nous devons supplier les nations de reconnaître le génocide. J'ai perdu 11 membres de ma famille et je dois supplier les gens de me croire. C'est ce qui fait le plus mal. C'est un monde épouvantable, une expérience épouvantable".
Ses 14 livres ont constitué une lutte contre l'effacement, mais lorsque je me suis entretenu avec lui, il a admis que le travail de l'armée turque était désormais presque achevé. Son dernier livre, The Smoldering Generation, traite de la perte inévitable de notre culture.
Le présent est une chose dans laquelle les morts n'ont aucune part, sont effacés.
"Personne ne prend la place de ceux qui sont partis", a-t-il déclaré, assis devant une baie vitrée donnant sur son jardin à Tenafly, dans le New Jersey. "Vos enfants ne vous comprennent pas dans ce pays. Vous ne pouvez pas les blâmer."
Le monde des Arméniens de Turquie orientale, mentionné pour la première fois par les Grecs et les Perses en 6 avant J.-C., a, comme Gaza, dont l'histoire s'étend sur 4 000 ans, quasiment disparu. Les apports et le patrimoine de la culture arménienne sont oubliés. Ce sont des moines arméniens, par exemple, qui ont sauvé de l'oubli des œuvres d'auteurs grecs anciens tels que Philon et Eusèbe.
Alors que je travaillais comme reporter dans le sud-est de la Turquie, je suis tombé sur les ruines de villages arméniens. Tout comme les villages palestiniens détruits par Israël, ces villages n'apparaissaient pas sur les cartes. Les génocidaires visent l'anéantissement total. Rien ne doit subsister. Surtout pas la mémoire.
Ce sera notre prochain combat. Nous ne devons pas oublier, jamais.
Pour rappel, Chris Hedges est un auteur et un journaliste lauréat du prix Pulitzer qui a été correspondant à l'étranger durant quinze ans pour le New York Times (ndr : à une époque où on avait encore une presse libre et digne de ce nom).
📰 Lien de l'article original :
◾️ ◾️ ◾️






Superbe article une fois de plus, Chris Hedges nous replonge dans le vaste chapitre des troubles de la mémoire , qui déforment l’histoire. Pires que les amnésiques sont les paramnésiques qui sont affligés de distorsions pathologiques de la mémoire, en résultent alors des phénomènes dissociatifs et des distorsions cognitives graves à l’origine des aberrations comportementales auxquelles nous assistons. Il en est ainsi des tragédies actuelles qui ne sont que la répétition d’horreurs du passé, effacées de la mémoire collective, comme sont balayées les cendres de foyers jamais vraiment éteints et destinés à la reviviscence …