❖ L'insupportable lâcheté du monde
La tragédie est civilisationnelle. Nous les avons laissés faire. Tel est notre héritage, notre honte, notre lâcheté insupportable face au plus grand crime de notre époque ...
La tragédie est civilisationnelle. Nous les avons laissés faire. Tel est notre héritage, notre honte, notre lâcheté insupportable face au plus grand crime de notre époque. L'histoire ne nous pardonnera pas. Plus important encore, nous ne devrions pas nous pardonner.
L'insupportable lâcheté du monde
Les historiens futurs considéreront ce moment comme celui où la communauté internationale s'est révélée n'être rien d'autre qu'un ramassis de lâches.
Par Karim, le 20 septembre 2025, BettBeat Media
Le carnage perpétré à Gaza a mis à nu la faillite morale de notre époque, où plus d'un demi-million de Palestiniens – au moins un quart de la population de la bande de Gaza – ont été systématiquement exterminés tandis que les dirigeants mondiaux se contentaient de menues condamnations creuses et se réfugiaient dans la lâcheté des procédures bureaucratiques. Nous assistons non seulement à un génocide, mais aussi à l'effondrement complet de l'ordre international d'après-guerre, de la fiction des droits de l'homme et du concept même de civilisation.
Depuis deux ans, nous sommes témoins du massacre d'enfants à l'échelle industrielle – des centaines de milliers d'entre eux – dont les petits corps sont déchiquetés par des bombes de fabrication américaine larguées par des pilotes israéliens qui célèbrent leurs victimes sur des applications de rencontre. Nous avons vu des hôpitaux détruits, des universités rasées, des prisonniers violés, des bibliothèques incendiées, des musées bombardés (ndr : des journalistes pris pour cible). Ce n'est pas une guerre, c'est l'effacement méthodique d'un peuple et de sa culture, mené avec la précision horlogère d'une campagne d'extermination coloniale qui ferait rougir de honte les architectes du génocide bosniaque.
Les lâches
Pourtant, la réponse de la soi-disant communauté internationale n'a été qu'une symphonie de lâcheté résonnant à travers les continents. Le monde arabe, autrefois berceau de la résistance anti-impérialiste, se prosterne désormais devant ses maîtres américains avec une soumission si totale qu'elle défie toute compréhension. Lorsque Israël a bombardé la capitale du Qatar, une nation souveraine qui abrite la plus grande base militaire américaine de la région, la réponse du sommet arabo-islamique extraordinaire de Doha n'a pas été la résistance, mais un appel pathétique à Washington pour qu'il fasse cesser les Israéliens. Comme l'a fait remarquer un observateur, cela revenait à demander à sa belle-mère d'arrêter de se faire maltraiter.
C'est ce même monde arabe qui s'était autrefois rangé aux côtés de Gamal Abdel Nasser lorsqu'il avait nationalisé le canal de Suez, qui avait soutenu les mouvements de libération de l'Algérie au Yémen, qui avait fourni des armes et un refuge aux combattants de la résistance palestinienne. Aujourd'hui, ces monarchies riches en pétrole et ces dictatures militaires ont été tellement colonisées par le capital américain qu'elles ne peuvent même plus protéger leur propre espace aérien. Elles sont devenues ce que les Palestiniens n'ont jamais été : véritablement lâches et impuissantes.
L'inertie des BRICS
Mais l'impuissance acquise s'étend bien au-delà du monde arabe. Les pays du Sud, y compris les nations des BRICS qui vantent avec emphase multipolarité et ordres mondiaux alternatifs, se sont révélés tout aussi impuissants face à la barbarie américano-israélienne. La Chine, avec son initiative Belt and Road d'un trillion de dollars, ne parvient pas à rompre ses liens économiques avec un État génocidaire. La Russie, qui se positionne comme le défenseur des "valeurs traditionnelles" contre la décadence occidentale, entretient des relations diplomatiques avec l'entité même qui incarne la forme la plus dépravée qui soit du colonialisme occidental. L'Inde, malgré sa population musulmane massive, continue d'embrasser Israël alors qu'une grande partie de sa population est contrainte de regarder ses coreligionnaires être brûlés vifs en direct sur les réseaux sociaux.
Cette paralysie n'est pas accidentelle. Elle est le produit d'un système capitaliste mondial qui a tellement imprégné les gouvernements nationaux que la souveraineté elle-même est devenue une cruelle plaisanterie. Ces nations peuvent agiter leurs drapeaux et chanter leurs hymnes, mais lorsqu'elles sont confrontées à la puissance brute de l'impérialisme américain et de son mandataire israélien, elles se révèlent n'être rien d'autre que des cadres intermédiaires dans une économie mondiale de plantation, fondée sur l'exploitation.
Le racisme européen
"L'effet profond de la couleur de peau et de l'origine ethnique sur l'empathie parmi les classes dirigeantes classées comme "blanches" choque la conscience même de ceux qui ont passé leur vie à étudier le racisme."
Un demi-million de Palestiniens massacrés, pour la plupart des femmes et des enfants, suscitent sacrément moins d'indignation dans les capitales européennes qu'un nombre relativement faible de victimes en Ukraine. L'effet profond de la couleur de peau et de l'origine ethnique sur l'empathie des classes dirigeantes classées comme "blanches" choque la conscience même de ceux qui ont passé leur vie à étudier le racisme. La vie des personnes de couleur a été dévalorisée à un tel point que leur extermination massive est traitée comme une abstraction statistique, un effet secondaire regrettable du "droit de se défendre" d'Israël.
Quand un responsable israélien peut ouvertement, haut et fort, qualifier les Palestiniens d'"animaux humains" sans conséquences diplomatiques, quand des soldats peuvent publier des vidéos de leurs crimes de guerre comme divertissement, quand tout un peuple peut être affamé, bombardé et déplacé pendant que le monde débat de subtilités juridiques, nous avons dépassé le simple racisme pour entrer dans une déshumanisation pathologique qui traite la mort des Palestiniens comme un divertissement et leur souffrance comme insignifiante.
"60 000 morts" : le plus grand mensonge statistique de notre époque
Les médias occidentaux, censés être les gardiens de la vérité et de la responsabilité, sont devenus des participants actifs à ce crime contre l'humanité. Jour après jour, ils répètent les chiffres délibérément falsifiés du nombre de victimes – chiffres qui représentent peut-être un dixième du nombre réel de morts – tout en sachant pertinemment qu'ils sont part du plus grand mensonge statistique de notre époque. Lorsqu'on les presse, ils ajoutent des réserves superficielles sur des "sous-estimations probables", comme s'ils reconnaissaient que l'équivalent de six bombes d'Hiroshima aurait pu tuer plus de 60 000 personnes dans l'une des zones les plus densément peuplées de la planète.
Ce n'est pas une faute professionnelle journalistique, c'est une complicité dans un génocide. Chaque journaliste qui reprend ces chiffres, chaque rédacteur en chef qui approuve leur publication, chaque présentateur qui les lit à l'antenne participe à l'effacement de l'humanité palestinienne. Tous savent pourtant que les calculs ne sont pas complexes. Les spécialistes des catastrophes de The Lancet, les épidémiologistes de diverses universités, les travailleurs humanitaires sur le terrain ont tous fourni la méthodologie permettant d'arriver à un bilan estimatif réaliste concernant le nombre de victimes. Mais la vérité s'est faite subordonnée aux exigences de l'Empire.
Pendant ce temps, Israël a franchi et continue de franchir toutes les lignes rouges imaginables avec l'arrogance désinvolte et éhontée d'une puissance qui sait pertinemment qu'elle n'aura à subir aucune conséquence. Israël bombarde la Tunisie. Israël assassine des responsables au Qatar. Israël annexe le territoire syrien tandis que le nouveau gouvernement de Damas, dirigé par la franchise syrienne rebaptisée d'Al-Qaïda, parle de normaliser ses relations avec l'État même qui lui vole ses terres. Israël use de l'intelligence artificielle pour cibler des civils, emploie le viol comme arme de guerre – et pour son plaisir personnel – et gère des camps de concentration où des prisonniers palestiniens se font violer à mort, tout cela pendant que ses responsables parlent ouvertement de leurs projets pour le "Grand Israël" et l'élimination définitive de la présence palestinienne de leur patrie historique.

L'effondrement complet de l'ordre social
"Ce n'est pas le monde arabe qui a produit Saladin, qui a expulsé les croisés, qui s'est opposé au colonialisme européen."
La rapidité avec laquelle tous les tabous ont été brisés, toutes les normes violées, toutes les conventions bafouées, révèle quelque chose de bien plus profond que le simple expansionnisme israélien. Nous assistons à l'effondrement de tout le cadre du droit international et des droits humains, censé avoir été construit sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale. Les institutions créées pour empêcher un autre Holocauste sont devenues complices d'un autre. Les Nations unies, la Cour internationale de justice, les différentes organisations de défense des droits humains : toutes se sont révélées n'être qu'une mise en scène élaborée, impuissantes à contenir la violence des puissances impériales et de leurs mandataires.
Pourtant, dans cette obscurité, des lueurs d'espoir qui font honte à la lâcheté des États et des institutions scintillent. La résistance palestinienne, armée de guère plus que des roquettes artisanales mais d'une volonté inébranlable, continue de se battre contre toute attente. Au Yémen, les Houthis qui gouvernent un pays dévasté par des années de bombardements américains et saoudiens, ont réussi à perturber le transport maritime mondial en solidarité avec Gaza, obtenant ainsi des résultats plus concrets que toutes les initiatives diplomatiques réunies. Ce ne sont pas là les actions de "terroristes", comme aiment à les qualifier les médias occidentaux, mais celles de personnes qui comprennent que certaines causes méritent qu'on meure pour elles, que la résistance au génocide n'est pas seulement un droit, mais une obligation morale.
Le contraste entre cet héroïsme et la soumission lâche des capitales arabes ne pourrait être plus frappant. Alors que les pêcheurs yéménites risquent leur vie pour intercepter les navires à destination des ports israéliens, les dirigeants des royaumes riches en pétrole publient des déclarations exprimant leur inquiétude. Alors que les familles palestiniennes émergent des décombres pour enterrer leurs morts et retournent immédiatement à leur lutte pour la survie, les ministres arabes des Affaires étrangères se réunissent dans des hôtels cinq étoiles pour rédiger des communiqués bidons qui ne changent rien.
Ce n'est pas le monde arabe qui a produit Saladin, qui a expulsé les croisés, qui s'est opposé au colonialisme européen. Ce n'est pas le monde arabe qui a bâti des civilisations alors que l'Europe était enlisée dans l'âge des ténèbres, qui a préservé et transmis le savoir de l'Antiquité, qui a donné au monde l'algèbre, l'astronomie et l'architecture qui suscitent encore l'émerveillement. Ce monde a été remplacé par une collection d'esclaves dépendants du pétrole, dont la survie dépend de la protection américaine et dont le but est de servir de tampon entre l'expansion israélienne et toute résistance significative.
La transformation est achevée. Là où se dressaient autrefois de fières nations capables de mobiliser des armées et d'inspirer des mouvements révolutionnaires à travers les continents, nous trouvons aujourd'hui des États creux dont la fonction première est de réprimer leurs propres populations et de faciliter l'extraction des ressources par les multinationales. Leur islam a été réduit à des fioritures architecturales et des prières cérémonielles, leur identité arabe à des manifestations folkloriques destinées à la consommation touristique. Ils sont devenus ce que les colonisateurs ont toujours voulu qu'ils deviennent : une source de matières premières et de main-d'œuvre bon marché, gouvernés par les stéréotypes hollywoodiens qui confondent leurs chaînes avec des bijoux.
Plongée dans une nouvelle phase de l'humanité
"Le monde postcolonial a été recolonisé, non pas par une occupation militaire directe, mais par la pénétration financière, la dépendance technologique et la corruption des élites locales qui ont plus en commun avec leurs maîtres coloniaux qu'avec leur propre peuple."
Mais les implications vont bien au-delà du Moyen-Orient. Si un génocide peut être perpétré en temps réel, diffusé en direct, documenté de manière obsessionnelle, et ne susciter rien de plus que quelques gestes symboliques de la part de la communauté internationale, alors nous sommes entrés dans une nouvelle phase de l'histoire humaine. L'ordre fondé sur des règles a toujours été une fiction destinée à légitimer l'hégémonie américaine, mais il imposait au moins certaines contraintes à l'exercice du pouvoir brut. Ces contraintes ont désormais disparu.
Nous assistons au retour du principe de la loi du plus fort comme principe organisateur des relations internationales, déguisé sous le langage de la démocratie et des droits de l'homme. Les actes d'Israël à Gaza ne sont pas une aberration ; ils sont un aperçu de ce qui attend toute population qui s'oppose à l'expansion impériale occidentale. Aujourd'hui, ce sont les Palestiniens ; demain, ce pourrait être n'importe qui dont les terres abritent des ressources convoitées par l'Empire, dont la résistance menace les desseins impériaux, dont l'existence même remet en cause les discours impériaux.
Le silence du Sud global face à cette extermination systématique envoie un message clair : il n'y aura pas de solidarité, pas de résistance significative, pas de conséquences pour le génocide tant qu'il servira les intérêts impériaux. Le monde postcolonial a été recolonisé, non pas par une occupation militaire directe, mais par la pénétration financière, la dépendance technologique et la corruption des élites locales qui ont plus en commun avec leurs maîtres coloniaux qu'avec leur propre peuple.
C'est pourquoi Israël peut bombarder le Qatar en toute impunité, affamer deux millions de personnes sous les yeux du monde entier, parler ouvertement de supériorité raciale et d'expansion territoriale sans être isolé diplomatiquement. Le système des relations internationales a été restructuré pour garantir que toute résistance soit impossible, que le génocide devienne monnaie courante, que les forts puissent dévorer les faibles sans contrainte.
Une tragédie civilisationnelle
La tragédie n'est pas seulement palestinienne, même si l'ampleur et l'intensité des souffrances qu'endure ce peuple sont incompréhensibles. La tragédie est civilisationnelle. Nous avons créé un monde dans lequel le meurtre systématique d'enfants suscite moins de réactions internationales que les différends commerciaux, dans lequel le nettoyage ethnique est traité comme une transaction immobilière, dans lequel le concept même de dignité humaine a été subordonné aux forces du marché et aux calculs impérialistes.
Les historiens futurs, si tant est qu'il en reste, considéreront ce moment comme celui où l'humanité a consciemment choisi la barbarie plutôt que la civilisation, où les forts ont décidé que les faibles n'avaient pas le droit d'exister, où la communauté internationale s'est révélée n'être qu'un ramassis de lâches et de collabos. Ils se demanderont comment un demi-million de personnes ont pu être exterminées pendant que les dirigeants mondiaux enchaînaient les cocktails et signaient des accords commerciaux, comment un génocide a pu être retransmis en direct pendant que les diplomates débattaient de la procédure à suivre, comment la promesse "plus jamais ça" est devenue une plaisanterie macabre racontée par les auteurs eux-mêmes.
La réponse est simple et terrible : parce que nous les avons laissés faire. Parce que lorsque le moment est venu de choisir entre le profit et les principes, entre la commodité et la conscience, entre la complicité et la résistance, la grande majorité de ceux qui détenaient le pouvoir ont choisi la voie de la facilité. Ils ont choisi de détourner le regard, de faire des déclarations, de croire à des mensonges rassurants plutôt que d'affronter des vérités dérangeantes.
Les Palestiniens, derniers vestiges de l'humanité
Les Palestiniens sont devenus la conscience du monde. Leur résistance, leur détermination, leur refus de disparaître en silence dans les fosses communes préparées pour eux, constituent une condamnation de tous les gouvernements, toutes les institutions, tous les individus qui ont choisi le silence face au génocide. Ils nous ont montré ce qu'est le courage, ce que signifie la dignité, ce qu'il en coûte pour rester humain dans un monde inhumain.
Le reste d'entre nous, en particulier ceux qui vivent dans les enclaves privilégiées de l'Empire, devons vivre avec ce poids colossal sur la conscience : nous étions présents à ce moment de l'épreuve morale ultime et que nous avons failli à notre devoir. Nous devons vivre avec la conscience que nous avons laissé un demi-million de personnes être assassinées pendant que nous débattions, délibérions et, finalement, n'agissions pas. Nous devons vivre avec cette question pesant sur la conscience : où était la civilisation lorsque la barbarie a frappé ?
Tel est notre héritage, notre honte, notre lâcheté insupportable face au plus grand crime de notre époque. L'histoire ne nous pardonnera pas. Plus important encore, nous ne devrions pas nous pardonner.
Via BettBeat, les professeurs Peter et Karim proposent une perspective de gauche anti-impérialiste sur les affaires mondiales.
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