❖ L’illusion ukrainienne
Nate Bear, qui dit toujours les choses telles qu'il les voit, craint de ne pas s'être fait beaucoup d’amis avec cet article. Ce fut le cas. Et vous, lecteurs de ce blog, allez-vous vous désabonner ?
Article en question suivi de celui - que j’attendais forcément avant de poster cette publication - réagissant aux commentaires bornés de certains lecteurs …
L’illusion ukrainienne
Par Nate Bear, le 6 juillet 2026, ¡Do Not Panic!
J’ai longtemps hésité à écrire sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine, et cet article ne me vaudra probablement pas beaucoup d’adeptes. Mais pour le meilleur ou pour le pire, j’essaie toujours d’exprimer les choses telles que je les vois. Et je suis fatigué. Fatigué de l’aveuglement des libéraux, de leur hypocrisie, de leurs analyses puériles et de leur soif de sang flagrante à l’égard de l’Ukraine.
Je suis las de cette prétention selon laquelle une guerre par procuration, désormais plus longue que la Première Guerre mondiale, serait un combat juste contre le mal pour sauver l’âme du monde.
Je suis las du fait que le simple fait de vouloir mettre fin à une guerre qui a coûté la vie à des centaines de milliers de jeunes hommes et à des milliers de civils soit considéré par certains comme une position scandaleuse et moralement déplorable.
Je suis las de voir que l’analyse rationnelle et contextualisée soit si souvent qualifiée d’apologie pro-Poutine, et qu’il soit quasi impossible d’obtenir des informations fiables sur la guerre non contaminées par un parti pris anti-russe. Et même les informations et analyses de qualité qui reconnaissent que la Russie n’est pas en train de perdre, et que l’Ukraine souffre, suggèrent encore trop fréquemment que l’Occident doit faire durer cette guerre plusieurs années encore. Cette analyse, par ailleurs rationnelle, bien que détaillant toutes les raisons pour lesquelles l’Ukraine n’est certainement pas en train de gagner la guerre, conclut néanmoins qu’il faut la poursuivre plusieurs années encore pour éviter “une mauvaise paix”.
On nous sert sans cesse la même rengaine. Que céder à la Russie ce qu’elle veut, à savoir la Crimée, les quatre oblasts annexés et une Ukraine neutre, reviendrait à conclure une “mauvaise paix” qui récompenserait l’agression. Mais rares sont les politiciens ou les journalistes qui, lorsqu’ils défendent cette thèse, précisent explicitement en quoi consiste une “bonne paix” et ce qu’elle impliquerait. Nous n’avons pourtant pas à deviner. Zelensky l’a fait à de nombreuses reprises. Et il a toujours affirmé que la seule façon de mettre fin à la guerre serait que la Russie restitue à l’Ukraine non seulement les quatre oblasts annexés en 2022, mais aussi la Crimée ; il veut par ailleurs des garanties de sécurité qui reviendraient à une intégration effective de l’Ukraine au sein de l’OTAN.
C’est là une volonté illusoire qui garantit l’absence de paix et une guerre sans fin. Et la guerre sans fin n’est pas une notion abstraite. Elle signifie la mort sans fin, des destructions sans fin, les sociétés européennes sous haute garde et militarisées, l’ennemi russe servant de prétexte tout trouvé à un État policier de surveillance alimenté par Palantir. Et tout ça repose sur une affirmation puérile, répétée ad nauseam, censée légitimer la guerre : l’invasion de l’Ukraine par la Russie aurait été “non provoquée”.
Rien n’arrive jamais “sans provocation”. On peut être d’accord ou non sur le fait que la provocation justifiait la réaction. Mais “non provoqué” n’est pas une analyse, c’est un terme faisant appel à l’émotionnel et psychologique, et dans le cas de la Russie et de l’Ukraine, c’est de la propagande destinée à occulter la longue histoire qui a conduit à l’invasion russe.
À bien des égards, elle n’est pas sans rappeler la propagande selon laquelle le 7 octobre aurait été une attaque non provoquée contre Israël. Ou Pearl Harbor, une attaque non provoquée contre les États-Unis.
Ces récits qui font abstraction des causes et effets et proclament qu’un événement tragique s’est simplement produit comme ça, sans aucun événement préalable, contexte ni signe avant-coureur, et que des gens bien ont alors été entraînés à contrecœur dans la guerre pour se défendre contre des personnes malveillantes, sont les plus vieilles ruses du manuel de propagande de guerre, conçues pour museler toute réflexion intellectuelle critique.
Donc, en bref (pour plus de détails, lisez cet article de John Mearsheimer), les événements qui ont précédé l’invasion de l’Ukraine par la Russie incluent une promesse faite en 1990 par le secrétaire d’État américain James Baker, stipulant que si la Russie post-soviétique accordait à une Allemagne unifiée de rester au sein de l’OTAN, “l’OTAN ne se déplacerait pas d’un pouce vers l’est”. Cette promesse reposait sur la reconnaissance de la Russie comme un État légitime ayant des intérêts de sécurité légitimes. Elle a bien sûr été rompue à maintes reprises, jusqu’à ce que l’OTAN s’étende aux frontières de la Russie. Parmi les événements antérieurs, citons également la remilitarisation de l’Ukraine, soutenue par l’OTAN, à la suite de la destitution de Viktor Ianoukovitch en 2014, l’annexion de la Crimée par la Russie en réponse à cette remilitarisation, ainsi que les bombardements ukrainiens du Donbass qui ont coûté la vie à des centaines d’Ukrainiens russophones. Les dirigeants russes ont une conscience aiguë du fait que la France napoléonienne, l’Allemagne impériale et l’Allemagne nazie ont toutes traversé l’Ukraine pour envahir la Russie elle-même.
Il n’est pas nécessaire de considérer que la Russie avait raison d’envahir l’Ukraine pour essayer de comprendre pourquoi elle l’a envahie, une réflexion que l’on n’est jamais invité à mener dans une rhétorique dominée par des jugements moraux normatifs, envisagés exclusivement à travers le prisme de l’impérialisme occidental. La configuration de l’Ukraine après 2014 a fait craindre à la Russie que le pays ne serve à nouveau de tremplin à une invasion. Et ce n’est pas comme si Poutine l’avait caché. Il a averti à plusieurs reprises, fin 2021 et début 2022, que la poursuite de la militarisation de l’Ukraine constituait une ligne rouge et que si l’Ukraine et l’Occident refusaient la voie diplomatique, la Russie passerait à l’action. Avant 2014, l’Ukraine ne le préoccupait pas outre mesure ; aucun discours belliqueux n’était tenu, car elle ne constituait pas alors la menace que Poutine a vue s’installer par la suite.
Encore une fois, il ne s’agit pas ici de défendre Poutine, mais plutôt de rappeler la question des causes et des conséquences, ainsi que de l’arrogance et de l’orgueil occidentaux qui considèrent que seules leurs « lignes rouges » en matière géostratégique font autorité. Les États-Unis auraient-ils toléré sans réagir la mise en place d’une alliance militaire dirigée par la Chine à travers l’Amérique du Sud, s’étendant jusqu’au Mexique ? Les médias occidentaux auraient-ils qualifié de « délire paranoïaque » les inquiétudes américaines face au militarisme chinois si des bases militaires chinoises étaient disséminées dans toute l’Amérique du Sud ? Bien sûr que non ! Les médias auraient réclamé la guerre et nous l’auraient vendue. Mais lorsque les rôles s’inversent, le militarisme américain devient une simple paranoïa russe.
Et aujourd’hui, la guerre que l’expansionnisme de l’OTAN faisait peser n’est pas seulement là, mais elle risque de devenir une réalité permanente de nos vies, les économies européennes embrassant le carnage et mettant en place des économies de guerre. Et pour mettre sur pied ces économies de guerre, la classe libérale exige de nouvelles coupes dans un État-providence déjà décimé, dans de nombreux secteurs, par deux décennies d’austérité. Cette semaine, le Financial Times a publié cet article, illustrant l’effronterie avec laquelle des prescriptions anti-ouvrières, hypercapitalistes et hyperimpérialistes sont désormais présentées comme des opinions sensées.
Un “État en guerre” dont le seul but serait de combattre une Russie mythique qui, comme l’explique Mearsheimer dans cette vidéo, n’a pas envahi l’Ukraine avec une force suffisante pour conquérir le pays, mais a plutôt opté pour une stratégie de dernier recours visant à contraindre l’Ukraine à s’asseoir à la table des négociations. Bien sûr, cela a échoué. Les médias libéraux et la classe politique continuent toutefois d’affirmer que l’objectif de la Russie est une conquête totale, qui en entraînerait d’autres, pour légitimer la mise en place d’économies de guerre. Que la classe libérale préfère mettre en place un État guerrier qui décime l’État-providence pour affronter la Russie, plutôt que de rechercher la diplomatie et le partenariat avec un pays riche en ressources minérales indispensables à la construction, par exemple, d’un système énergétique plus propre, témoigne d’un échec total.
Et qui alimenterait ces économies d’“État en guerre” ? En partie Israël, qui a conclu un accord de 4 milliards de dollars avec la Grèce pour la fourniture d’un système de défense aérienne, a fourni un système similaire à l’Allemagne pour le même prix l’année dernière, et a livré un système de missiles d’un demi-milliard de dollars à la Slovaquie.
Israël participe à l’histoire du conflit entre l’Ukraine et la Russie à d’autres égards très importants, dont certains semblent désormais résolument contre-productifs pour l’Ukraine et Zelensky.
Lorsque la guerre contre l’Iran a éclaté, Zelensky l’a accueillie avec enthousiasme et a ressassé tous les clichés habituels, affirmant que l’offensive américano-israélienne était une bonne chose car elle allait “libérer le peuple iranien d’un régime terroriste”. En mars, alors que la guerre contre l’Iran faisait rage, il a exhorté Netanyahou à collaborer avec lui, déclarant : “Il a ce dont j’ai besoin et j’ai ce dont il a besoin”. Mais aujourd’hui, l’Ukraine est à court de missiles intercepteurs, tous ayant été utilisés dans la guerre contre l’Iran, laissant Kiev vulnérable aux attaques de missiles russes. Hier, tous les missiles lancés sur Kiev ont atteint leur cible, sans qu’aucun missile intercepteur n’ait été tiré. Et aujourd’hui, après avoir soutenu la guerre contre l’Iran, Zelensky se plaint du manque de missiles intercepteurs, une conséquence directe de la guerre qu’il a lui-même soutenue. Il s’est rallié à l’empire, mais à cause de l’aventurisme impérialiste excessif dont il dépend lui-même, cet empire se trouve désormais incapable de défendre son pays. Voilà qui révèle un homme sans stratégie, si ce n’est d’espérer que les armes continuent d’affluer.
Les libéraux semblent réticents à établir le lien entre ces deux guerres imperiales, préférant la dissonance inhérente à une mentalité impériale.
Cette dissonance s’est également manifestée ailleurs : des influenceurs favorables à la guerre en Ukraine exigent que l’Occident envoie davantage d’armes à l’Ukraine et s’indignent que la Corée du Nord en fasse parvenir à la Russie, apparemment incapables de suivre leur propre logique concernant l’envoi d’armes par des pays tiers aux principales parties belligérantes. Des esprits impérialistes aveuglés par leur propre hypocrisie flagrante.
Mais tandis que j’écris, j’entends déjà venir les critiques, et je peux même en formuler une à mon encontre. Pourquoi, Nate, alors que tu es si intransigeant sur le plan moral concernant Israël et la Palestine, dénonces-tu les “jugements moraux normatifs” concernant l’Ukraine et la Russie ?
Parce que les deux situations ne pourraient pas être plus différentes.
L’Ukraine est un État doté d’une armée permanente, soutenue par un empire, et qui combat un autre État également doté d’une armée permanente. La Palestine, quant à elle, s’est vu refuser le statut d’État malgré l’accord de partage à deux États de 1947 conclu par l’ONU (abstraction faite de toute opinion sur la légitimité de cet accord), ne dispose d’aucune armée permanente pour se défendre et les Palestiniens luttent contre une occupation coloniale armée par l’empire. À bien des égards, l’Ukraine ressemble davantage à Israël qu’à la Palestine. En effet, en 2024, Zelensky a proclamé Israël comme le modèle idéal pour l’Ukraine, déclarant vouloir faire de l’Ukraine un “grand Israël”.
L’Ukraine et Israël sont tous deux des mandataires aux avant-postes impériaux, l’un en Europe et l’autre au Moyen-Orient. Il n’est pas nécessaire d’être l’envahisseur pour être un instrument de l’impérialisme. Parfois, être envahi s’avère plus utile, car cette situation confère une assurance morale qui permet de protéger son rôle impérial contre toute analyse critique. Je dirais que c’est exactement ce qui s’est produit dans le cas de l’Ukraine.
Cela ne signifie en aucun cas que je sois insensible à la souffrance des Ukrainiens ordinaires. Bien au contraire. Ils ont été trahis, tant par l’Europe que par leurs propres dirigeants, et contraints de mener une guerre dont la majorité souhaite désormais la fin par la négociation. L’Ukrainien moyen est bien différent de l’Israélien moyen, qui soutient le génocide et défend l’apartheid.
Pourtant, malgré les souhaits de la majorité des Ukrainiens, l’Europe et Zelensky refusent la diplomatie et poursuivent les hostilités, infligeant des coûts colossaux à l’Ukraine et à ses citoyens. Certes, la Russie subit elle aussi des pertes considérables, mais celles-ci n’ont pas été, et ne seront jamais, assez élevées pour une “bonne paix”. Et tout coût réel risquerait de provoquer une escalade incontrôlée et catastrophique.
Parmi ceux qui pensent que la guerre n’apporte que des souffrances à l’Ukraine et que le pays devrait négocier avec la Russie pour y mettre fin, figure Iuliia Mendel , ancienne attachée de presse et porte-parole de Zelensky. Mais qui, en Occident, a déjà entendu parler d’elle ? On peut toutefois être certain que si l’ancienne porte-parole de Poutine tenait les mêmes propos sur la Russie, son visage ferait la une de tous les médias occidentaux.
L’ironie ultime est que, bien que cette guerre soit présentée aux Occidentaux comme un affrontement entre totalitarisme et démocratie, les Ukrainiens ne peuvent même pas élire un dirigeant qui donnerait suite à leur souhait de voir la guerre prendre fin par la voie de la négociation, puisque Zelensky, dont le mandat a officiellement expiré en 2024, a instauré la loi martiale et annulé les élections.
Donc, comme je l’ai écrit, pour le meilleur ou pour le pire, voici mon point de vue sur les relations russo-ukrainiennes.
Une guerre qui ne sert que les intérêts impérialistes, des intérêts qui vont à l’encontre de la sécurité et de la prospérité européennes. Une guerre qui menace, dans le pire des cas, de prendre une tournure nucléaire. Une guerre qui n’était pas sans provocation. Une guerre qui, faute d’esprit critique et de véritable solidarité, conscience ou sens de la justice, s’est imposée comme un principe d’organisation intellectuel incontournable pour les médias libéraux et la classe politique.
Je ne me suis certainement pas fait beaucoup d’amis avec cet article, mais si c’est le cas, j’en serais ravi.
Nate Bear se penche particulièrement sur l’empire, la technologie, le pouvoir, le capitalisme, la société.
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📰 Lien de l’article original :
Les contes de fées habilement ficelés pour justifier la guerre impérialiste en Ukraine
Par Nate Bear, le 12 août 2026, ¡Do Not Panic!
Mon dernier article sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine a été le deuxième plus lu de tous ceux que j’ai écrits, mais c’est aussi de loin celui qui a suscité le plus d’attaques, tant contre mon argumentation qu’à mon encontre personnellement.
Je trouve cela effrayant.
Après quatre ans et demi d’une guerre qui a fait peut-être deux millions de morts et de blessés, et qui fait rage sans qu’on en entrevoie la fin, analyser pourquoi cette guerre a éclaté, comment elle pourrait être arrêtée et comment prévenir de telles guerres à l’avenir, reste hautement controversé, voire disqualifiant.
C’est là l’illusion dont je parlais dans cet article. Une illusion qui, logiquement, ne peut mener qu’à une guerre sans fin en Ukraine, à une guerre majeure entre l’OTAN et la Russie au-delà des frontières ukrainiennes, ou à une guerre nucléaire. Si la diplomatie est impossible, comme beaucoup l’affirment avec détermination, la guerre devient évidemment inévitable.
Ce qui me laisse vraiment perplexe, c’est que ce délire ait pu s’emparer des esprits aussi longtemps. On pourrait peut-être pardonner une année, voire deux, d’analyse non critique et de sentiment pro-guerre, surtout lorsque la russophobie vendue est omniprésente et que le récit de la guerre semble, à première vue, tout noir ou tout blanc. Mais après quatre ans et demi ? Après tant de morts et tant de destructions ? L’absence de réflexion intellectuelle n’est pas seulement stupéfiante, elle relève de la faillite morale.
Pour être honnête, il y a eu de nombreuses réponses constructives et utiles, et j’apprécie vraiment le temps que les lecteurs y ont consacré.
Bon, je suis peut-être masochiste, mais j’ai encore des choses à dire, non seulement en réponse à ces critiques, mais aussi au sujet de l’architecture de justification mise en place pour soutenir cette guerre, à commencer par le dernier motif d’indignation qu’on nous sert : l’utilisation par la Russie de missiles nord-coréens contre l’Ukraine. Excusez-moi, mais existe-t-il une nouvelle règle interdisant aux pays tiers de fournir des armes aux principaux belligérants de ce conflit ? Car si tel est le cas, j’ai bien peur que ce soit la fin pour l’Ukraine. Non, l’indignation, comme c’est souvent le cas dans les conceptions libérales de la politique étrangère, tient au fait que l’adversaire respecte les règles que les impérialistes occidentaux ne s’accordent qu’à eux-mêmes.
Je pense qu’une mise au point s’impose ici, une mise au point que je pourrais écrire après chaque phrase :
CECI N’EST PAS UN ARGUMENT EN FAVEUR DE LA LIVRAISON D’ARMES PAR INTERMÉDIAIRE. JE NE ME RÉJOUIS PAS QUE DES UKRAINIENS SOIENT TUÉS PAR DES MISSILES NORD-CORÉENS.
Je souligne simplement les failles, aussi grandes que l’Ukraine, dans la logique que les impérialistes cherchent à appliquer à ce conflit comme à d’autres. On retrouve cette même logique hypocrite concernant l’Iran : l’Occident sanctionne et condamne Téhéran pour son financement du Hamas et du Hezbollah, tout en armant Israël jusqu’aux dents pour qu’il puisse accomplir son génocide.
Ce qui m’amène à une dissonance cognitive incompréhensible que j’ai relevée dans les commentaires concernant le rôle des États-Unis dans le monde.
Il semble qu’un nombre important de ceux qui soutiennent la guerre en Ukraine comprennent que, partout ailleurs dans le monde, les États-Unis sont un empire égoïste exploitant leur puissance militaire et leur statut hégémonique pour affirmer leur influence à des fins géostratégiques et politiques. Mais en Ukraine, apparemment, ce ne serait pas le cas. En Ukraine, les États-Unis auraient renoncé à leurs ambitions impériales et se contenteraient d’aider un petit nouveau combatif dans sa lutte contre son grand voisin tyrannique. Dans cette interprétation des événements, c’est la Russie qui est la puissance impériale, tandis que les États-Unis jouent le rôle du bon citoyen du monde.
Il s’agit là, à mes yeux, d’une logique incohérente et incompréhensible, reposant sur la conviction apparemment sincère que les États-Unis peuvent mener une politique altruiste dans une partie du monde parce qu’ils constituent un empire bienveillant, mais mener une guerre égoïste dans une autre partie du monde parce qu’ils constituent un empire malveillant.
Une analyse véritablement déroutante et incohérente.
Pour contourner cette incohérence cognitive, certains commentateurs ont avancé deux arguments : les États-Unis ne soutiennent plus l’Ukraine, et l’utilisation par l’Ukraine d’armes américaines est insignifiante car les États-Unis ne sont qu’un simple marchand d’armes qui en vend à tout le monde.
Ces deux arguments s’appuient sur des raisons psychologiquement transparentes. Ils sont avancés parce que les opposants à Trump ne veulent pas soutenir la politique étrangère trumpienne, et le fait qu’il aurait “laissé tomber” l’Ukraine leur donne une justification psychologique pour continuer à soutenir ce pays sans ressentir de dissonance cognitive. L’abandon de l’Ukraine par Trump serait la preuve d’une guerre juste. C’est l’exemple parfait du raisonnement motivé. Mais ce n’est tout simplement pas vrai. Les opérateurs ukrainiens de drones et de batteries de missiles demandent à l’armée américaine où se trouve une cible, les États-Unis fournissent les coordonnées, et les Ukrainiens appuient sur le bouton. Cela s’est avéré particulièrement utile au cours des 40 jours de « frappes en profondeur » contre la Russie, comme l’a déclaré Mark Warner, sénateur de Virginie, la semaine dernière.
Et les missiles lancés lorsque ces boutons sont actionnés sont américains, français, britanniques et ukrainiens. Il est certes vrai que les missiles américains (ATACMS, HIMARS, Javelin et autres) transitent désormais par l’Europe via une caisse noire de l’OTAN afin de permettre à Trump de nier de manière plausible tout implication et de tenir ainsi une promesse de campagne, mais ce n’est qu’une mascarade. Tout le monde sait ce qui se passe.
Quant à l’idée selon laquelle les États-Unis n’auraient aucun intérêt réel ni aucun résultat privilégié, et ne seraient qu’une entité corporative désintéressée cherchant à tirer profit partout où elle le peut, elle est en grande partie fausse. Bien sûr, le complexe militaro-industriel américain cherche à faire des profits là où il le peut, mais il ne vend pas d’armes à n’importe qui, évidemment. Il ne vend pas d’armes à la Russie, à l’Iran ou à la Corée du Nord, et si ceux qui avancent cet argument suivaient la logique pour comprendre pourquoi, ils commenceraient peut-être à y voir plus clair. Ils ne vendent pas d’armes à ces pays parce que ce sont les ennemis de l’empire. Ce qui signifie, bien sûr, que l’empire a un intérêt à ce qu’un pays combatte l’un de ces ennemis. Mais si vous qualifiez cela de guerre par procuration dans laquelle les intérêts occidentaux sont défendus par l’intermédiaire de l’Ukraine, et pour laquelle on estime que deux à trois mille Ukrainiens sont tués ou blessés chaque semaine, les gens s’indignent et vous traitent d’apologiste de Poutine. Les gens s’indignent particulièrement lorsque vous présentez les nombreuses preuves de l’influence et de l’implication occidentales dans la politique ukrainienne et de son rôle de mandataire. Les câbles de WikiLeaks étaient incroyablement clairs à ce sujet, des câbles divulgués que Poutine et les dirigeants russes sont d’ailleurs également en mesure de lire.
En 2008, lors d’une conversation avec John McCain, Joe Lieberman et Lindsey Graham, Tony Blair a déclaré que la stratégie occidentale « devrait consister à mettre la Russie quelque peu au pied du mur par nos actions dans les zones limitrophes de ce que la Russie considère comme sa sphère d’influence et le long de ses frontières effectives ». Cette rencontre a eu lieu à peine dix jours avant le sommet de Budapest de 2008, au cours duquel l’Occident a affirmé que l’Ukraine et la Géorgie « deviendraient » membres de l’OTAN.
N’est-ce pas là une intention manifeste de provocation ? Cela ne contredit-il pas l’affirmation selon laquelle les inquiétudes de la Russie ne seraient que de la paranoïa ? Vous pensez peut-être qu’un seul câble diplomatique ne suffit pas.
Deux ans auparavant, en octobre 2006, des diplomates américains à Moscou avaient fait part à Washington DC des craintes russes selon lesquelles les États-Unis utilisaient les révolutions de couleur pour « encercler la Russie de régimes hostiles et de bases de l’OTAN », montrant ainsi que les États-Unis étaient pleinement conscients que Moscou considérait l’expansion de l’influence occidentale dans les anciens États soviétiques comme une campagne stratégique (ndz : et donc une menace) contre la Russie.
Dans un câble envoyé en 2011 à Washington DC par le cabinet de conseil Stratfor – véritable porte tournante permettant au personnel de la CIA, du Département d’État et des services de renseignement militaires américains de passer du secteur public au secteur privé –, l’Ukraine était décrite comme “la pierre angulaire de la défense et de la survie de la Russie en tant que puissance, quelle qu’elle soit”. Les diplomates comprenaient très bien l’importance de l’Ukraine pour la Russie, comme le confirme un câble de 2013 dans lequel Stratfor décrivait l’Ukraine comme “le talon d’Achille de la Russie”. Cette analyse reconnaissait que “pour une puissance occidentale, l’Ukraine n’a de valeur que si cette puissance envisage de s’en servir comme d’une arme contre la Russie”.
N’oubliez pas que Poutine a lui aussi lu ces câbles. Quelle conclusion est-il censé en avoir tirée quant aux raisons de l’influence occidentale en Ukraine ?
Bien sûr, aucun de ces éléments de fond ni de ce contexte essentiel n’est jamais mentionné dans les reportages consacrés à la guerre.
Un autre argument couramment avancé pour tenter de réfuter la thèse du conflit par procuration (et auquel j’adhère un peu davantage) repose sur l’autonomie et la souveraineté de l’Ukraine. Les Ukrainiens souhaitaient s’intégrer à l’OTAN et à l’UE, et que cela serve ou non les intérêts de la Russie ou de l’Occident, qui est-on pour leur refuser ce droit ? Tout d’abord, ce n’est majoritairement pas le cas. Le soutien à l’intégration européenne était souvent plus élevé que celui à l’adhésion à l’OTAN, mais il n’était pas toujours majoritaire, et les deux questions faisaient l’objet de divisions marquées selon la région, la langue, l’âge et l’identité politique. Mais même si le soutien à ces deux objectifs avait été uniformément élevé, cela ne signifierait pas pour autant que la poursuite de ces objectifs n’était pas une politique imprudente qui a conduit à la guerre. Cela ne signifie pas que les dirigeants étaient tenus de suivre l’opinion publique majoritaire à un moment donné, surtout lorsque cette opinion les aurait mis sur la voie de la guerre. C’est pour cela que nous élisons des dirigeants. Des dirigeants ayant accès à des informations sur les préoccupations et la position des autres États et dirigeants, sur la guerre et la paix, et sur la meilleure façon de l’éviter.
Et là encore, les faits sont clairs : l’Occident a rejeté les projets d’accords de sécurité présentés par la Russie au fil des ans, dont le dernier remonte à décembre 2021, lorsque la Russie a cherché à négocier l’élargissement de l’OTAN. Mais on ne nous autorise pas non plus à en parler, car évoquer les multiples tentatives de la Russie pour conclure un nouvel accord de sécurité avec l’OTAN remet en cause l’idée selon laquelle cette guerre serait une guerre de conquête et d’ambition territoriale. Il nous est catégoriquement interdit d’évoquer le fait qu’au début de sa présidence, Poutine a sincèrement avancé l’idée d’une adhésion de la Russie à l’OTAN comme moyen simple d’assurer la paix en Europe.
Là encore, ce contexte est occulté dans tous les reportages grand public sur la guerre. (ndz : Quand le contexte est-il pris en compte lorsqu’il dessert l’Occident … ?)
Mettant de côté tous ces éléments, certains commentateurs ont affirmé que mon argumentation excusait toutes les invasions militaires du passé et toutes celles, hypothétiques, à venir. Hitler aurait donc été provoqué pour envahir la Pologne ? Israël aurait été provoqué pour envahir Gaza ? Une invasion américaine du Groenland ou de Cuba serait acceptable parce qu’elle pourrait être justifiée au nom de la sécurité nationale ?
Tout d’abord, j’ai pris soin de préciser que j’analysais les conditions qui ont conduit à ces actions, sans pour autant les excuser. En effet, comme je l’ai mentionné, mon intention n’était pas de présenter un argument moral normatif, mais d’analyser pourquoi la guerre a éclaté, comment elle aurait pu être évitée et comment prévenir de telles guerres à l’avenir.
Ensuite, la réponse la plus simple à tous ces exemples passés et à ces scénarios hypothétiques est… non. Aucun n’est comparable à la situation entre la Russie et l’Ukraine. Le Groenland et Cuba ne cherchent pas à rejoindre une alliance militaire hostile aux États-Unis (lorsqu’un événement analogue s’est produit, celui-ci a bien sûr conduit le monde au bord de la guerre nucléaire). La soif de « lebensraum » de l’Allemagne nazie était ouvertement affichée et, en l’espace de sept mois, elle avait également envahi le Danemark et la Norvège. Quant à Israël, eh bien Israël est la provocation, un État créé il y a 78 ans à partir de rien et implanté sur les terres ancestrales des Palestiniens. Ce sont les Palestiniens qui ont été provoqués. Chaque attaque armée qui a suivi était un acte de résistance. Mais ces exemples révèlent une tactique très courante, si souvent utilisée pour étouffer toute analyse rationnelle concernant la Russie et l’Ukraine : l’établissement d’une fausse équivalence pour soutenir une position qui s’effondre dès qu’on l’examine de près.
D’autres ont affirmé que l’élargissement de l’OTAN et la militarisation de l’Ukraine n’étaient qu’un prétexte pour masquer une doctrine expansionniste visant à prendre le contrôle total de l’Ukraine, mais cela n’explique pas pourquoi la Russie a attendu 2022 pour envahir le pays, et suppose en outre que chaque déclaration russe concernant l’élargissement de l’OTAN, chaque projet d’accord de sécurité, n’était rien d’autre qu’un stratagème élaboré à long terme. Cet argument ne semble guère sérieux.
Ceux qui avancent cet argument aiment également affirmer qu’il s’agit d’une guerre opposant le totalitarisme à la démocratie. En effet, hier encore, Zelensky a pointé du doigt la tentative de la Russie d’interdire un petit parti politique appelé Iabloko comme preuve de cela. Pourtant, il s’agit là d’un autre conte de fées, un élément essentiel de l’architecture de justification qui ignore le fait qu’après l’invasion de 2022, Zelensky a interdit onze partis politiques, dont le deuxième plus grand parti du parlement ukrainien. Ce parti, la Plateforme d’opposition pour la vie, disposait de 43 sièges au parlement et avait condamné l’invasion russe. Son “péché” ? Avoir plaidé en faveur de la négociation plutôt que d’une guerre totale contre la Russie.
L’Ukraine est un État à parti unique soumis à la loi martiale, où des jeunes hommes sont régulièrement enlevés dans la rue et précipités dans des fourgons banalisés par les sbires du régime pour être envoyés au casse-pipe, le tout avec le soutien de l’Occident. Il n’est pas étonnant que la plupart des Ukrainiens ne soient plus favorables à la poursuite des combats et préfèrent une issue négociée.
Ceux qui soutiennent cette guerre jusqu’au dernier Ukrainien sont les élites d’Ukraine, d’Europe et des États-Unis, dont les maris, les pères, les fils et les frères ne sont pas envoyés vers une mort ignominieuse.
Ceux qui se livrent à des doubles standards, à de fausses équivalences et à des récits fantaisistes le font pour éviter la douloureuse prise de conscience de leur dissonance cognitive.
Et ceux qui rendent la paix impossible rendent la guerre inévitable.
Merci à tous ceux qui m’ont suivi pour ce nouveau volet, j’apprécie votre soutien.
📰 Lien de l’article original :












A soixante-deux ans, j'ai sans doute plus d'une longueur d'avance sur vous.
Le premier coup d'Etat dont j'eus conscience se produisit en France en 1992, et j'étais chaque jour plus stupéfait de le voir métastaser.
Depuis lors, je n'en ai manqué aucun, arrivant parfois à les anticiper d'une dizaine de mois, à l'instar de celui de 2002, du grand art.
J'ai d'ailleurs rapidement élargi mon spectre de vision au-delà des frontières et, en plus d'un quart de siècle, ma collection s'est vivement enrichie.
Toutefois, au cours dix dernières années, nous avons subrepticement basculé dans une camisole perverse, au sein de laquelle une ou deux autres générations resteront enlacées.
Hélas, je serai sans doute parti avant que nos libertés nous soient rendues.
Vous comprendrez aisément que mon optimisme a déserté certains sujets...