❖ Gaza, pivot central
Si Israël avait déjà gagné la guerre comme il l’affirme, pourquoi insister pour garder le dossier Gaza ouvert? La réponse réside dans une convergence de calculs politiques, idéologiques & stratégiques

Gaza, pivot central
Six raisons pour lesquelles Netanyahou prolonge le conflit au Moyen-Orient.
Par Ramzy Baroud, le 10 janvier 2026, Savage Minds
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a conclu sa tournée aux États-Unis et est rentré chez lui après avoir, selon certaines informations, obtenu un nouveau soutien politique de la part de Donald Trump. Comme lors des rencontres précédentes, cette réunion a offert à Netanyahou une couverture diplomatique et une assurance stratégique, renforçant la capacité d’Israël à maintenir sa position militaire à Gaza et dans toute la région avec des contraintes externes limitées.
Les discussions, qui se sont tenues entre le 29 décembre et le 1er janvier, n’ont laissé entrevoir aucun changement vers une désescalade. Au contraire, elles ont souligné l’objectif central de Netanyahou : préserver un état de guerre prolongé au Moyen-Orient.
Il ne s’agit pas nécessairement de maintenir en permanence un génocide à grande échelle à Gaza, mais de maintenir la bande de Gaza dans un état d’instabilité permanente, qui permet à Israël de violer à volonté l’accord de “cessez-le-feu” du 10 octobre, en recalibrant la violence tout en évitant les retombées politiques associées à des massacres ouvertement soutenus.
Cette approche révèle une contradiction fondamentale dans le discours officiel d’Israël. Netanyahou et les figures de proue de sa coalition extrémiste ont affirmé à plusieurs reprises qu’Israël avait déjà “gagné” la “guerre”. Si tel est le cas, pourquoi insister pour garder le dossier Gaza ouvert ?
La réponse réside dans une convergence de calculs politiques, idéologiques et stratégiques.
➤ Premièrement, Netanyahou continue de parier sur la possibilité que l’opinion internationale et régionale finisse par accepter le nettoyage ethnique des Palestiniens de la bande de Gaza, puis de la Cisjordanie occupée. La guerre prolongée, l’effondrement humanitaire et les déplacements forcés ne sont pas des conséquences malheureuses du conflit ; ce sont des mécanismes essentiels pour maintenir cette option viable et politiquement envisageable.
Cette logique explique la manipulation systématique de l’aide humanitaire par Israël, y compris ses marchandages sur la nourriture, les médicaments, le carburant et le ciment. Ces articles n’ont guère d’incidence significative sur la force de la résistance à Gaza. Leur restriction vise à maintenir les Gazaouis dans une situation des plus précaires, entre la survie et la mort.
Cela explique également pourquoi Israël, après des pressions soutenues, a accepté d’ouvrir le poste-frontière de Rafah d’un seul côté, à savoir depuis Gaza. Cela fait également partie d’un plan plus large visant à chasser progressivement les Palestiniens de la bande de Gaza, soutenu par une machine politique et logistique largement financée qui fonctionne depuis des mois.
➤ Deuxièmement, la guerre génocidaire contre Gaza est activement exploitée pour aggraver la situation en Cisjordanie occupée. Sous le couvert d’une guerre régionale, Netanyahou et ses partenaires de coalition ont accéléré l’expansion des colonies, intensifié la répression et fait avancer un projet colonial à long terme d’annexion de facto, avec un minimum de contrôle international (ndr : bien moins relayé dans la presse occidentale et à moindre coût).
Tout au long du génocide, de nombreux observateurs ont à juste titre mis en garde contre la détérioration de la situation en Cisjordanie : recrudescence de la violence israélienne, arrestations massives et nettoyage ethnique de communautés entières. Alors que Gaza subissait une annihilation, la Cisjordanie semblait disparaître de l’attention mondiale. En réalité, les deux étaient liées depuis le début.
L’escalade en Cisjordanie visait à obtenir des résultats similaires à ceux obtenus à Gaza – fragmentation, dépossession et contrôle – mais par des moyens différents. Contrairement à Gaza, la résistance en Cisjordanie a été largement maîtrisée grâce à la “coordination sécuritaire” entre Israël et l’Autorité palestinienne.
➤ Troisièmement, la persistance de la guerre remplit une fonction domestique essentielle. En maintenant un état d’urgence permanent, Netanyahou – et plus largement l’extrême droite israélienne – peut préserver sa pertinence politique tout en reportant tout examen sérieux des échecs du 7 octobre et de la guerre catastrophique qui a suivi. La “guerre” suspend la responsabilité, fracture l’opposition et refonde la survie politique comme une question de sécurité nationale.
Ce schéma se répète depuis le 7 octobre 2023. Chaque fois que Netanyahou a été confronté à une pression intérieure croissante pour enquêter sur les événements qui ont conduit à la guerre, il a déstabilisé le front politique interne en intensifiant l’escalade sur l’un des nombreux fronts qu’il avait délibérément maintenus actifs.
➤ Quatrièmement, clore le dossier Gaza intensifierait inévitablement la pression sur Israël pour qu’il recherche une solution politique à l’occupation de la Palestine, ce que Netanyahou cherche précisément à éviter. Tout processus politique significatif limiterait sa capacité à gouverner par la force, la gestion des crises et l’escalade perpétuelle.
Cela explique le refus de Netanyahou de s’engager sérieusement dans la campagne menée par l’administration Trump en faveur d’un règlement régional plus large, alors même que cette initiative a été délibérément conçue par Washington pour profiter de manière écrasante à Israël. Pour Netanyahou, le simple fait de discuter de résolutions implique un engagement en faveur d’un “processus de paix” plus long et plus durable, ce qui est à l’opposé de sa stratégie de gouvernance depuis qu’il est devenu Premier ministre en 1996.
➤ Cinquièmement, le discours sur les “affaires inachevées” à Gaza est délibérément utilisé pour justifier un programme régional plus large. Gaza sert à la fois de prétexte et de terrain d’essai pour étendre les ambitions militaires et politiques d’Israël au Liban, à la Syrie et au-delà.
Cette analyse est renforcée par les propres propos de Netanyahou, notamment ses références répétées à la refonte de la région en un “nouveau Moyen-Orient” et sa rhétorique qui s’aligne sur le concept idéologique d’un “Grand Israël”, une aspiration de longue date dans l’imaginaire politique d’extrême droite israélien. En fait, Netanyahou a clairement indiqué que ce dernier point était précisément son objectif, déclarant en août dernier qu’il était engagé dans une “mission historique et spirituelle” visant à réaliser la “vision du Grand Israël”.
➤ Et dernière raison, tout retour à la normale replacerait Netanyahou au centre des crises juridiques et politiques non résolues d’Israël. La fin de la guerre supprimerait le bouclier de l’état d’urgence et rouvrirait l’examen des affaires de corruption et des défaillances institutionnelles.
À cet égard, l’équipe juridique de Netanyahou a joué un rôle décisif, invoquant à plusieurs reprises des préoccupations de “sécurité nationale” pour retarder les comparutions devant les tribunaux et bloquer les procédures.
En ce sens, la guerre menée contre Gaza n’est pas seulement une campagne militaire. Elle est le pivot qui maintient la survie politique, le projet idéologique et les ambitions régionales de Netanyahou, qu’il semble déterminé à maintenir fermement en place.
Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef du Palestine Chronicle. Il a écrit six livres et a contribué à de nombreux autres et est également chercheur associé principal au Centre pour l'islam et les affaires mondiales (CIGA).
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