❖ Document d’orientation de la Chine vs. corollaire Trump à la doctrine Monroe
Les différences entre les deux visions présentées n’ont jamais été aussi criantes. Celle d’un “monde dirigé par les États-Unis” (donc inchangée) vs. celle d’une “communauté avec un avenir commun”.
La Chine & le corollaire Trump à la doctrine Monroe
Par Tings Chak, le 18 décembre 2025, CounterCurrents
Le 10 décembre 2025, les forces américaines ont saisi le pétrolier Skipper au large des côtes du Venezuela, qui transportait plus d’un million de barils de brut. “Eh bien, nous gardons [le pétrole]”, a déclaré le président Trump aux journalistes. Le ministère des Affaires étrangères du Venezuela a qualifié cet acte de “vol flagrant et d’acte de piraterie internationale”, ajoutant : “Les véritables raisons de l’agression prolongée contre le Venezuela ont enfin été révélées. Il a toujours été question de nos richesses naturelles, de notre pétrole”.
Le même jour, à l’autre bout du monde, la Chine a publié son troisième document d’orientation sur l’Amérique latine et les Caraïbes – le premier depuis 2016 – dans lequel elle expose sa vision d’un partenariat “sans conditions politiques”. Le timing reflète le choix auquel l’Amérique latine est aujourd’hui confrontée. Deux documents publiés en l’espace d’une semaine – la stratégie de sécurité nationale (NSS) de Trump le 5 décembre et le document d’orientation de la Chine cinq jours plus tard – mettent en évidence des approches fondamentalement différentes de l’hémisphère.
Doctrine Monroe, le retour
La NSS de Trump ne fait aucunement preuve de subtilité diplomatique. Elle proclame un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe, affirmant l’opposition des États-Unis à “toute incursion étrangère hostile ou prise de contrôle d’actifs clés” dans l’hémisphère. L’hémisphère occidental est désormais la “priorité absolue” des États-Unis, avec trois menaces nécessitant une réponse militaire : les migrations, la drogue et la Chine.
Les pays qui sollicitent l’aide des États-Unis doivent démontrer qu’ils “réduisent l’influence hostile extérieure”, une exigence qui oblige les nations latino-américaines à rompre leurs liens avec Pékin. La stratégie promet des “déploiements ciblés” et “l’utilisation de la force létale” contre les cartels. Elle stipule que Washington “récompensera et encouragera les gouvernements de la région... alignés sur nos principes et nos stratégies”. Sans surprise, le secrétaire d’État américain Marco Rubio s’est empressé de féliciter le candidat d’extrême droite chilien José Antonio Kast, inspiré par Trump, qui a remporté la présidence avec 58 % des voix – le leader le plus à droite depuis Pinochet.
La saisie du pétrolier montre à quoi ressemble cette doctrine dans la pratique. Depuis septembre, les frappes américaines sur des bateaux ont tué 95 personnes (ndr : 104 selon le lien de cet article). Le groupe aéronaval USS Gerald R. Ford patrouille dans les Caraïbes. Comme l’a observé le président colombien Gustavo Petro, Trump “ne pense nullement à la démocratisation du Venezuela, et encore moins au trafic de drogue”, mais uniquement au pétrole. Après avoir déclaré qu’une nouvelle phase d’attaques pourrait inclure des “frappes terrestres contre le Venezuela”, Trump a menacé le président colombien de “passer à la trappe” et a évoqué une invasion du Mexique.
L’alternative chinoise
Le document d’orientation de la Chine part d’un postulat totalement différent. Il commence par identifier la Chine comme “un pays en développement et un membre du Sud global”, et positionne la relation comme une coopération et une solidarité Sud-Sud plutôt que comme une compétition entre grandes puissances. Le document propose cinq programmes : solidarité, développement, civilisation, paix et connectivité entre les peuples.
Ce qui distingue ce document de ses prédécesseurs de 2008 et 2016, c’est son appel explicite à “la fixation des prix et au règlement en monnaie locale” dans le commerce de l’énergie afin de “réduire l’impact des risques économiques et financiers externes” — un nouveau langage qui aborde directement l’utilisation du dollar comme arme. Cette tendance est déjà en cours, comme le souligne l’accord de swap de devises de 157 milliards de reais (28 milliards de dollars) conclu entre le Brésil et la Chine lors de la visite du président brésilien Lula dans ce pays asiatique en mai dernier.
Le document d’orientation de la Chine soutient la “Proclamation de l’Amérique latine et des Caraïbes comme zone de paix”, ce qui contraste fortement avec la diplomatie de la canonnière menée par les États-Unis au 21ème siècle. Il contient également une phrase qui répond clairement à la pression exercée par Washington : “Les relations entre la Chine et l’ALC (ndr : Amérique latine et des Caraïbes) ne visent ni n’excluent aucun tiers, et ne sont soumises à aucun tiers”.
Le schéma historique
Bien sûr, l’accent mis sur la “menace chinoise” qui pèse sur la “prééminence américaine” dans la région n’est pas nouveau. En août 1961, le vice-président brésilien progressiste João Goulart s’est rendu en Chine, devenant ainsi le premier haut responsable latino-américain à le faire après la révolution chinoise. Lors d’un rassemblement de masse à Pékin, il a déclaré que la Chine montrait “comment un peuple, méprisé par les autres pendant des siècles, peut s’émanciper du joug de ses exploiteurs”.
La réponse des États-Unis ne s’est pas fait attendre. Les médias américains ont construit un récit reliant les mouvements de réforme agraire brésiliens à “une menace communiste venue de Chine”. Le 1er avril 1964, moins de trois ans après la visite de Goulart, un coup d’État militaire soutenu par les États-Unis l’a renversé. Vingt et un ans de dictature ont suivi.
Le scénario reste le même. Dans les années 1960, le prétexte était la “menace communiste” ; aujourd’hui, c’est la “menace chinoise”. Et l’enjeu est la souveraineté de l’Amérique latine. Ce qui rend ce moment différent, c’est le poids économique. Selon le ministère chinois du Commerce, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Amérique latine et les Caraïbes ont atteint un niveau record de 518,47 milliards de dollars en 2024. La part de la Chine dans le commerce avec les pays du Mercosur est passée de 2 % à 24 % depuis 2000. Lors du Forum CELAC-Chine de mai 2025, Xi Jinping a annoncé une ligne de crédit d’investissement de 9 milliards de dollars américains. En 1964, l’Amérique latine avait peu d’alternatives. Aujourd’hui, la Chine offre une autre option.
La question qui se pose aux peuples d’Amérique latine
La montée en puissance de la droite à travers le continent est indéniable : Kast au Chili, Milei en Argentine, la fin du régime du MAS en Bolivie. Ces victoires reflètent les limites des gouvernements progressistes face à la criminalité, aux migrations et à la stagnation économique. Mais elles reflètent également la manière dont les crises générées par les États-Unis deviennent le terrain sur lequel la droite remporte la victoire.
La question est de savoir si les gouvernements latino-américains, y compris ceux de droite, veulent être subordonnés à ce que la stratégie de Trump appelle un “monde dirigé par les États-Unis”. Même les analystes libéraux occidentaux s’alarment. Brookings décrit la NSS comme “affirmant essentiellement une présence néo-impérialiste dans la région”. Chatham House souligne que Trump utilise “la coercition plutôt que la négociation”, contrairement à la Chine, “qui a fourni des investissements et des crédits... sans imposer de conditions”.
Cela dit, la présence de la Chine en Amérique latine n’est pas sans contradictions. La structure des échanges commerciaux reste déséquilibrée : l’Amérique latine exporte des matières premières et importe des produits manufacturés. Parallèlement, les préoccupations liées au travail et à l’environnement concernant certaines entreprises privées chinoises ne peuvent être ignorées. Que cette relation favorise le développement ou reproduise la dépendance dépend de ce que les gouvernements latino-américains exigent : transfert de technologie, production locale, politique industrielle. Ce programme pour un projet national souverain doit être porté par les peuples et les forces populaires d’Amérique latine.
À l’heure actuelle, les différences entre les deux visions présentées, celle d’un “monde dirigé par les États-Unis” et celle d’une “communauté avec un avenir commun”, n’ont jamais été aussi criantes.
Tings Chak est coordinateur pour l’Asie du Tricontinental : Institut de recherche sociale et rédacteur en chef de Wenhua Zongheng : revue de pensée chinoise contemporaine. Cet article a été produit par Globetrotter.
📰 https://countercurrents.org/2025/12/china-and-the-trump-corollary-to-the-monroe-doctrine/
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