❖ COP 30 ou COP 525 ?
Le problème du changement climatique a commencé avec le colonialisme & le capitalisme. Et il ne sera pas résolu tant que ces deux fléaux domineront nos vies.

COP 30 ou COP 525 ?
Par Boaventura de Sousa Santos, le 3 novembre 2025, Znetwork
COP 30 est le nom officiel de la conférence des Nations unies sur les changements climatiques qui se tiendra à Belém, au Brésil, du 10 au 21 novembre. Mais, depuis des années, les peuples autochtones du monde entier lui ont attribué un autre numéro qui reflète mieux leur expérience historique des questions à l’ordre du jour. Cette date correspond à l’arrivée des colonisateurs européens sur les territoires de ces natifs. Dans le cas du Brésil, c’est en 1500.
Le problème du changement climatique a commencé avec le colonialisme et le capitalisme et se poursuit encore aujourd’hui et ne sera pas résolu tant que ces deux fléaux que sont le colonialisme et le capitalisme domineront nos vies. La crise écologique est l’autre face de la crise sociale et politique. Il ne sert à rien de donner des chiffres, qui ne sont qu’un moyen de neutraliser la révolte, qu’il s’agisse de ceux sur la déforestation, du désastre des plastiques dans les océans, du génocide à Gaza ou des meurtres réguliers des populations pauvres des favelas de Rio de Janeiro. Les chiffres sont des entités abstraites introduites dans le but de compter. Ce que nous comptons (les morts, les arbres abattus) ne sont pas des chiffres, ce sont des êtres uniques que nous réduisons à un chiffre afin de pouvoir les intégrer dans une conception de la réalité immuable, quel que soit le chiffre. Tout comme les prisonniers ne sont pas des chiffres, même on leur attribue un numéro. Nous avons pris l’habitude de désigner l’horreur par la quantité afin de mieux vivre avec, c’est-à-dire sans avoir à changer les conceptions politiques, économiques et culturelles qui la produisent systématiquement. Ceux qui font le calcul ne sont pas pris en compte.
Selon les circonstances, la COP 30 sera soit une orgie, soit une guerre des chiffres présents et futurs. Au final, il y aura des chiffres gagnants et des chiffres perdants, de sorte que tout restera pareil. Les chiffres ne sont utiles que pour les petits changements qui ne modifient pas l’essentiel. Et même dans ce domaine, le pessimisme à l’égard de la COP 30 est justifié. Le déni environnemental de Donald Trump a entraîné un recul civilisationnel incalculable en obligeant tous les pays riches en ressources naturelles (et pauvres en matière de santé, d’éducation, de sécurité humaine, etc.) à proclamer leur souveraineté sur celles-ci et à la prouver par une exploitation plus intense. La réaction à Trump a eu pour effet pervers d’affaiblir encore davantage la coopération internationale qui serait nécessaire pour faire face à l’effondrement écologique imminent.
L’enjeu de la COP 30, comme celui des conférences précédentes et futures, est le manque de volonté politique pour affronter cette vérité simple, facile à formuler mais très difficile à mettre en pratique : la nature ne nous appartient pas, c’est nous qui appartenons à la nature. La difficulté est également simple à identifier, mais très difficile à résoudre : le capitalisme et le colonialisme, qui dominent l’économie et la société mondiales depuis le 16e siècle, sont devenus incompatibles avec la survie de la vie humaine et de la vie en général sur la planète Terre. Cette incompatibilité est également simple à formuler : pour la modernité eurocentrique, constituée principalement par le capitalisme et le colonialisme, la nature nous appartient et, à ce titre, nous pouvons en disposer librement. En disposer implique le pouvoir de la détruire.
Pour le capitalisme et le colonialisme, il existe une séparation radicale entre l’humanité et la nature. La philosophie cartésienne qui préside à cette dualité établit une séparation et une hiérarchie absolues entre les êtres humains et la nature, tout comme elle sépare l’esprit du corps. Alors que les êtres humains sont une res cogitans, une substance pensante, la nature est une res extensa, une substance étendue et impénétrable. Comme Dieu est la pensée humaine sur l’infini, les êtres humains sont immensément plus proches de Dieu que la nature. Les êtres humains sont véritablement dignes de la dignité que Dieu leur a accordée dans la mesure où ils se “dénaturalisent”. C’est là que réside la racine de la ligne abyssale qui caractérise la domination moderne, la possibilité de dualismes absolus et, avec cela, l’impossibilité d’une pensée holistique. La nature est soumise à une exclusion abyssale de la société, et il en va de même, logiquement, pour toutes les entités considérées comme les plus proches de la nature. Historiquement, les femmes, les peuples autochtones, les Noirs et, en général, toutes les races considérées comme inférieures ont été des exemples de ces entités. Tous les principaux mécanismes d’exclusion et de discrimination existant dans les sociétés modernes, qu’ils soient fondés sur la classe, la race ou le genre, reposent en fin de compte sur les dualismes radicaux entre l’humanité et la nature, l’esprit et le corps, la spiritualité et la matérialité. La manière dont la société moderne traite l’infériorité s’inspire de la manière dont elle traite la nature. Si l’exclusion abyssale signifie la domination par l’appropriation/la violence, la nature – y compris la terre, les rivières et les forêts, ainsi que les personnes et les modes d’être et de vivre dont l’humanité a été niée précisément parce qu’ils font partie de la nature – a été la cible privilégiée de cette domination, et donc de l’appropriation et de la violence, depuis le 17e siècle.
La destruction de l’environnement et la crise écologique sont l’autre facette des crises sociales et politiques auxquelles nous sommes confrontés et que les politiques conventionnelles sont de plus en plus incapables de résoudre. Différentes écoles de pensée ont tenté d’expliquer le double lien entre la crise écologique et la crise sociale. La plupart soulignent la nécessité urgente d’un changement de paradigme, ce qui en soi indique à la fois la gravité de la crise que nous traversons et l’ampleur des enjeux. Elles s’accordent sur l’idée que ce changement de paradigme consiste à remplacer le dualisme humanité/nature par une conception holistique centrée sur une nouvelle compréhension de la nature et de la société et des relations entre elles.
Un paradigme est un type spécifique de métabolisme social, un ensemble de flux matériels et énergétiques contrôlés par les humains qui se produisent entre la société et la nature et qui, ensemble et de manière intégrée, soutiennent l’autoreproduction et l’évolution des structures biophysiques de la société humaine. À partir du 16ème siècle, à la suite de l’expansion coloniale européenne et, en particulier, après la première révolution industrielle dans le monde occidental (années 1830), le métabolisme social caractéristique du paradigme capitaliste et colonialiste a généré un déséquilibre croissant dans les flux entre la société et la nature, provoquant une rupture métabolique. Il est désormais admis que cette rupture, en créant un déséquilibre systémique entre l’activité humaine et la nature, a marqué le début d’une nouvelle ère dans la vie de la planète Terre, l’Anthropocène. Ce déséquilibre s’est aggravé à un point tel que nous sommes aujourd’hui confrontés à une catastrophe écologique imminente, une situation qui, lorsqu’elle deviendra irréversible, mettra en grand danger la vie humaine sur Terre. Il est impératif de mettre en œuvre, le plus urgemment possible, un processus de transition vers un autre type de métabolisme social, fondé sur un autre type de relation entre la société et la nature. C’est en cela que consiste le changement de paradigme nécessaire.
Le changement de paradigme présuppose la nécessité d’une philosophie pour le sous-tendre et d’une forte mobilisation sociale pour le mettre en pratique. La transition est un processus historique, ce qui signifie qu’il est urgent de l’entamer, mais qu’il est impossible de prédire son rythme et son calendrier. Nous avons plus de raisons d’être optimistes quant à la philosophie que quant à la mobilisation sociale.
La philosophie existe depuis longtemps ; il s’agit de l’ensemble des philosophies des peuples qui ont été les plus sacrifiés par le capitalisme et le colonialisme, les peuples qui ont souvent été exterminés, dont les territoires ont été envahis, dont les soi-disant ressources naturelles ont été volées, un processus historique qui a commencé au 16ème siècle et se poursuit à notre époque. Je fais référence aux philosophies des peuples autochtones ou indigènes, qui, heureusement, nous sont parvenues grâce à la résistance et aux luttes de ces natifs contre l’oppression, l’exploitation et l’anéantissement. Ces philosophies constituent l’une des principales dimensions de ce que j’appelle les épistémologies du Sud.
Bien que ces philosophies soient très diverses, elles convergent sur un point. Ce que nous appelons la nature est conçu par ces philosophies comme la Pachamama, ou Terre Mère. Si la nature est mère, elle est source de vie, elle est bienveillance, elle mérite le même respect que nos mères qui nous ont donné la vie. En bref, la nature ne nous appartient pas ; c’est nous qui appartenons à la nature. Cette appartenance radicale contredit toute idée de dualisme entre les êtres humains et la nature. L’entité divine, quelle que soit la manière dont elle est conçue, est une entité de ce monde et peut se manifester dans une rivière, une montagne ou un territoire particulier. Le divin est la dimension spirituelle du matériel, et les deux appartiennent au même monde immanent.
Ces philosophies seront présentes au Sommet des peuples, COP 525. Elles seront exclues des salles principales de la COP 30, où les responsables du problème se déguiseront sans cesse en promoteurs de la solution. Et si les peuples autochtones sont parfois autorisés à prendre la parole, les délégués officiels et leurs liens physiques ou mentaux en profiteront pour aller aux toilettes, consulter leur téléphone portable et répondre à des messages urgents. De temps à autres, ils lèveront la tête pour voir si les peuples autochtones ont terminé. Puis tout reviendra à la normalité somnambulique du joyeux voyage vers le désastre final.
Tout cela montre que nous disposons des philosophies qui nous permettraient de sauver la vie humaine et non humaine, mais que nous n’avons pas la mobilisation sociale nécessaire pour les mettre en œuvre et opérer le changement de paradigme qu’elles présupposent. En fait, la période actuelle semble beaucoup plus hostile à l’idée d’un changement de paradigme que les périodes précédentes. L’hostilité maximale provient de la menace d’une guerre mondiale qui pèse sur le monde et de la polarisation croissante entre “nous” et “eux” qui alimente la politique de la haine. Une nouvelle guerre mondiale sera certainement plus destructrice que les précédentes, et la destruction ne concernera pas seulement la vie humaine, mais aussi ce qui reste des écosystèmes qui soutiennent la vie en général. À leur tour, la polarisation sociale et le tribalisme, qui se développent dans son sillage, alimentés par les promoteurs de la haine et de l’identitarisme, rendent impossible toute communication entre les êtres humains et avec tous les êtres non humains avec lesquels ils partagent la planète Terre. La lutte pour le changement de paradigme commence aujourd’hui par la lutte contre la guerre et contre la polarisation sociale alimentée par le tribalisme, l’identitarisme et la politique de la haine.
Boaventura de Sousa Santos est professeur émérite de sociologie à l’université de Coimbra au Portugal. Son dernier ouvrage s’intitule “Décoloniser l’université : le défi de la justice cognitive profonde”.
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